CHAPITRE V. ~ JCIN 18i
Le service funôbre du maréchal Bugeaud a eu lieu à l'église des Invalides; le Président de la llcpublique y a assisté. Son oncle le roi Jérôme, gouverneur des Invalides, a eu le mauvais goût de s'en aller la veille à Enghien. Au reste, sous l'Empereur, il ne faisait jamais que des sottises.
J'ai été au service en frac, avec mon grand cordon, et j'ai répondu à ceux qui m'avaient vu en uniforme avec le général Changarnier, le 13, et qui m'en témoignaient leur étonnement : « Ce jour-là, il pouvait y avoir des balles à recevoir, et il faut que chacun sache sur qui il vise; tant que je serai dans une position illégale, je ne veux pas mettre mon uniforme. »
A la réception du mardi chez M. 3Iolé, il y avait assez de monde, beaucoup de représentants, puis des solliciteurs, car chacun lui suppose un pouvoir qu'il n'a pas; les amateurs de préfectures surtout réclament son appui. L'ambassadeur d'Angleterre et d'autres diplomates sont très assidus chez lui. M. Dupin réclamait avec force que la commission du règlement qu'il préside en finît promptement, afin qu'il fût suffisamment armé pour maintenir l'ordre dans l'Assemblée. Le fait est que ce pauvre Dupin est exténué. Il n'est pas facile de présider avec des gens qui n'ont aucune idée de ce qu'est une Assemblée délibérante et qui sont toujours prêts à ramener les discussions à l'état de querelles d'estaminet.
2î. — 31me Cavaignac, née de Gorancez, mère du général de division Eugène Cavaignac, veuve du Constitutionnel, femme de beaucoup d'esprit, est morte du choléra, hier, à l'âge de soixante-dix ans. Elle avait été mêlée à toutes les conspirations républicaines, parti dont feu son fils Godefroy était le chef. Elle avait une grande influence sur l'ex-chef du pouvoir exécutif, son fils; quand il a eu le pouvoir, elle est devenue plus modérée. On l'avait surnommée lat mère rouge ».
Le comte de Sannois, petit homme de cinquante-huit ans, était cousin germain de feu l'impératrice Joséphine, dont la mère était sœur de son père. 11 a été premier page de l'Empereur, a fait la campagne de Russie avec le 6« de housards, dont il commandait la compagnie d'élite à la bataille de la Moskowa. Chef de bataillon en 1815, il retourna à la Marti-
nique, où il était né. Il avait trois belles habitations, ave cinq cents nègres, une belle maison au Fort-Royal, où il tenait un grand état. Il était un des colons les plus considérables et les plus estimés, il avait cent mille francs de rente nets. Sont arrivés la révolution de Février, l'affranchissement des nègres; on a brûlé sa maison, où trente-cinq blancs ont été égorgés; lui-même n'a pu échapper à la mort qu'en sauvant dans une chaloupe avec sa famille. La loi d'expropriation appliquée aux colonies est venue achever la ruine de M. de Sannois; il est réduit à la misère.
Étant grand-oncle à la mode de Bretagne du prince Loui- Napoléon, et apprenant qu'il était devenu Président de ; République, il est venu à Paris demander une place poi sortir de la mendicité; mais il l'a fait timidement, comme \: homme qui n'est pas accoutumé à solliciter et auquel cela répugne. Il a une lettre de la main de l'impératrice Joséphii et plusieurs du prince Eugène fort aimables pour lui. Sun embarras m'a fait croire qu'il n'a pas bien fait comprendi -? sa gêne au prince Louis-Napoléon.
M. de Sannois, désespéré, voulait partir pour Pau, où il a d parents. Je l'ai décidé à rester, lui exposant que sa positiet sa parenté avec le Président, une fois connues, étaient trop intéressantes pour qu'on ne trouvât pas moyen de lui donii une petite place lui rapportant de quoi vivre. Il s'est rendu mes raisons et est venu hier au soir chez le Président, où l'ai présenté à la princesse Demidoff, qui ignorait complè! ment sa position et qui Ta parfaitement accueilli. Je l'ai auprésenté à M. de Persigny, oilicicr d'ordonnance qui pa> pour avoir du crédit sur le prince Louis. Il a été le premier à me dire qu'on ne pouvait laisser M. de Sannois dans cette position; il doit lui remettre demain une note pour le Président. Je ne doute pas qu'il ne soit placé de manière à être à l'abri du besoin. Cet homme respectable, que je ne connaissais pas. avait excité en moi une grande compassion par sa résignation douce et noble à se soumettre aux décrets de la Providence et à cesser toutes démarches pour aller mourir de misère aux colonies.