CHAPITRE V. - JUIN 18i9. I
22. - II ;s'est formé sur la place Vendôme une réunion du tiers parti, présidée par le général Lamoricière, sous le nom de cercle de la Constitution. C'est un tiers parti que M. Dufaure veut former et grossir le plus possible, profitant pour cela de sa présence au pouvoir, afm que lorsqu'il n'y sera plu« il lui reste de l'influence dans l'Assemblée. Il ne peut marcher avec la majorité, elle n'a pas confiance en lui; il voudrait la scindor. C'est là un des dangers de la situation; un tiers parti n'a jamais pu gouverner, mais il peut donner des embarras.
24. — La victoire du 13 juin restera stérile; le parti de l'ordre triomphe et n'agit pas. Le lendemain du i3, le général Ghangarnier aurait dû être maréchal de France. L'armée elle-même s'impatiente de ce que, depuis le 13, on n'a rien fait, et chacun s'écrie : « Dans trois mois, cela sera à recommencer. »
27. — Le député Roger (du Nord), colonel d'état-major de la garde nationale, lié avec le général Changarnier, m'avait dit dimanche dernier 24, chez M. ïhiers, que cet ofiîcier général ne voulait pas être maréchal de France en ce moment, et qu'il en donnait de très bonnes raisons. Cela m'étonna, d'autant plus que, deux jours après les événements du 13, je lui en parlai et que le bâton de maréchal me parut lui sourire.
Le colonel RolUn, chef d'état-major du général Changarnier, m'a répété, ce matin, que celui-ci ne trouvait pas avoir fait assez pour être maréchal de France, et qu'il ne voulait pas l'être en ce moment.
Deux heures après, j'ai eu l'explication de cette énigme. Le général Chargarnier devait être déclaré maréchal de France le 22, jour de l'enterrement de Mme Cavaignac la mère; mais en même temps, par un coup fourré de M. Dufaure, le général Cavaignac devait l'être. Le général Cavaignac avait écrit au Président de la République, sous le prétexte de lui annoncer la mort de sa mère, une lettre fort polie dans laquelle il lui disait qu'il était appelé à de grandes choses, etc., évidemment dans le but d'aider son ami Dufaure dans son projet. Le prince Louis-x\apoléon garde la lettre. Le général Cavaii^nac avait écrit également une lettre obligeante au général Chan-
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garnier pour le prier d'aller à l'enterrement de sa mère. En partant pour la cérémonie, le général Changarnier envoya son aide de camp Yalazé dire au président Louis-Napoléon qu'il savait que sa nomination de maréchal de France devait être agitée au conseil; il lui demandait de refuser en son nom, ce qui fut fait et coula à fond l'intrigue Dufaure, à laquelle le Président aurait sans doute résisté; mais si la majorité du conseil s'était prononcée pour, elle aurait eu chance de succès. Les raisons que donnait le tiers parti pour faire Cavaignac maréchal de France, si on accordait cette dignité à Changarnier , ne pouvaient être plausibles pour l'élever seul à cette dignité, en opposition à l'opinion de la majorité de la Chambre. Le bâton de M. Cavaignac tomba dans l'eau.
Lorsque le général Changarnier arriva pour la cérémonie de l'enterrement de Mme Cavaignac, les amis du général Cavaignac l'entourèrent pour lui faire compliment de sa nomination de maréchal de France. Il répondit qu'il ne l'était pas, qu'il avait déclaré qu'il ne voulait pas l'être. Le général Cavaignac semblait occupé de tout autre chose que de l'enterrement de sa mère; quoiqu'il l'aimât beaucoup, sa figure s'allongea, ainsi que celle de ses intimes. Que le général Changarnier ait refusé, oui ou non sciemment, il a rendu un véritable service à l'armée en empêchant M. Cavaignac, obscur maréchal de camp il y a quinze mois, d'être aujourd'hui maréchal de France, sans avoir militairement rien fait. La lettre du général Changarnier au Président de la République est fort bien; il déclare qu'il préfère gagner le bâton de maréchal sur le champ de bataille, et qu'il ne veut pas donner un exemple d'ambition à l'armée.
Ces féroces républicains, avec leur amour d'égalité, ont une soif insatiable de places, d'avancement, d'honneurs. La révolution faite par des habitués d'estaminet, sous le prétexte de l'intérêt des masses, n'avait d'autre but que d'améliorer la position personnelle des chefs, sauf à aggraver celle des masses en leur inspirant des utopies irréalisables qui ne peuvent, quelque chose qui arrive, que les plonger dans le malheur, au physique et au moral.
CHAIMTHK V — JIILLKT 1849. 179
28. — Le général Changarnier, le soir nu^me du 13 juin, me dit qu'il allait demander ma mise en activité immédiate. Il le fit en effet, comprenant de plus dans sa demande le général Rulhière en sa qualité de ministre de la guerre. Il insista vivement sur les services que je rendrais, sur l'injustice de ma mise à la retraite. Il envoya môme une note détaillée à cet égard. Le prince Louis-Napoléon accueillit fort bien cette demande, et cela fut adopté au conseil en principe, mais on ne fut pas d'accord sur le moyen d'exécution. M. Rulhière a une loi prête pour vingt officiers généraux; il voulait la présenter. Le prince Louis donnait un autre moyen, je ne sais lequel.
Dans son entourage, chacun dit que je vais être remis sur le cadre; en attendant, on ne fait rien. Les entraves viennent de M. Dufaure, ami intime de M. de Lamoricière. Il le consulte sur tout, et cet otïicier général, provocateur dans son intérêt de l'infâme mesure qui excluait de l'armée les officiers généraux marchant avant lui, est violemment opposé à ce qu'ils rentrent en ligne pour les grands commandements. Au train dont vont les choses, il est probable que la question s'engagera à la Chambre à propos de ma pétition, qui sera rapportée une des premières après l'adoption du règlement. Le général Ghangarnier se regardait comme tellement certain de ma remise en activité qu'il m'avait parlé du commandement qui m'était destiné; il y a dix jours de cela, et rien ne se fait.
2 juillet. — Les révolutions ont parfois un côté comique qui ne laisse pas que de donner à réfléchir. Vn préfet reçut, il y a environ un an, une dépêche télégraphique ainsi conçue : t Monsieur le préfet, arrêtez par tous les moyens possibles le citoyen Louis-Napoléon, s'il se présente dans votre dt'partement. — Signé .• Ledru-Rollin. » Un an après, ce même préfet recevait une autre dépêche ainsi conçue : « Arrêtez par tous les moyens possibles le citoyen Ledru-Rollin, s'il se présente dans votre département. — Signé : Dufaure (ministre de Louis-Napoléon). »
/. — J'ai été au Vaudeville. .Py ai vu Un fnonsit*iir ijm mit exister et une partie du troisième numéro de la Foire aux
idées. Étant souffrant, j'ai été obligé de sortir. Ces pièces sont remplies d'allusions contre la République et contre les républicains; elles ont été couvertes d'applaudissements. Il y a dans la Foire aux idées un petit garçon en costume de marquis représentant M. Marrast, et deux autres enfants avec des gilets blancs à la Robespierre auxquels on donne le fouet.
6. — J'ai été hier rendre visite à Mme Favier, mariée en premières noces au maréchal Duroc. duc de Frioul. C'est une petite Espagnole brune, mince, avec des traits délicats dans sa jeunesse, maintenant grosse avec de gros traits. Le hasard y a amené, pendant ma visite, le gouverneur des Invalides, le roi Jérôme-Napoléon. Il s'est plaint de ce que les travaux du tombeau de Napoléon étaient interrompus, faute de fonds. Les deux millions votés étant épuisés, il y a dix mois que les travaux ont cessé, l'Assemblée constituante n'ayant pas voté de fonds. Il y a huit cent mille francs de travaux faits en sus du devis de deux millions de M. Visconti; il faut maintenant, pour les solder et pour achever le monument, deux millions cent mille francs. Le roi Jérôme prétend que l'empereur Napoléon a été le Roi du peuple; je ne sais où il a été pécher cela.
Le général Gourgaud ayant fait une allusion aux officiers généraux violemment mis à la retraite par le gouvernement provisoire en disant : « Ceux-là ont entendu silfler des boulets », a été fort applaudi par la majorité de l'Assemblée, ce qui est un bon indice de ses dispositions.
7. — Le prince Louis-Napoléon est venu à dix heures du matin visiter notre maison, qui serait non seulement commode à joindre à TÉlysée. tiop polit, mais presque nécessaire à la sûreté de ce palais auquel elle tient et qu'elle domine de certains côtés. Le ministère des travaux publics, qui ne peut pas l'acheter, comme je le crois, puisqu'il faudrait une loi. va donc probablement la louer. Le Président était accompagné du colonel Vaudrey et de M. Ferdinand Barrot. frère du président du conseil. J'ai dîné ce même jour avec ce dernier chez le Président de la République. J'étais, à table, séparé de lui seulement par M. de Persigny. Je n'osais pas parler à M. F.