‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 72 sur 206 · CHAPITRE VI. — AOUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — AOUT

Le général Ghangarnier, en réclamant du nninistère ma remise en activité, a puissamment poussé le Président et les ministres à présenter un projet de loi; cependant ils n'ont osé le faire qu'après le succès de ma pétition. La Chambre a fait, avec raison, la réparation complète, et au delà de ce que voulait le gouvernement. Je suis doublement heureux de ce succès; je suis d'abord enchanté d'être ressuscité militairement, puis de n'avoir plus à me plaindre de cette injustice contre laquelle j'étais parfaitement décidé à réclamer jusqu'à ma mort par toutes les voies légales.

IL — En conséquence de la loi qui me remet en activité, j'ai cru devoir me présenter chez tous les ministres. M. de Tracy n'a pu empêcher sa femme de me faire compliment; mais à la manière dont ils m'en ont parlé, j'ai vu qu'ils ne sont pas enchantés de la loi, et qu'ils sont surtout préoccupés de la position mmistérielle. Mme de ïracy disait naguère avec fierté : « La France doit à M. de Tracy d'avoir M. Passy pour ministre des finances. » Ce grand ministre n'a fait que des sottises; son impôt sur les revenus est généralement blâmé.

1d. — J'ai été voir la princesse DemidofT au pavillon de Breteuil, dans le parc de Saint-Cloud; c'était naguère l'habitation d'été de M. de Montalivet, intendant de la liste civile. La vue est magnifique et l'habitation charmante. Le ministre des travaux publics l'a loué trois mille francs à la princesse Demidofl"; elle y est établie avec le prince Murât et sa famille. J'ai appris là que le président Louis-Napoléon avait envoyé, ce jour-là, le grand cordon de la Légion d'honneur au général Petit, commandant en second des Invalides, et que le général Exelmans, sur le refus du maréchal Gérard de reprendre ses fonctions, avait été nommé grand chancelier de la Légion d'honneur.

18. — M. le comte de Ghambord est arrivé à Ems, le 48 août, pour rejoindre la comtesse de Ghambord. qui y prenait les eaux. Leur présence y attire une foule de légitimistes. Il donne des audiences à tout le monde ; des ouvriers y sont venus en députation, des gens d'opinions diverses y vont par curiosité.

25. — Le congrès de la paix, composé de membres de différentes nations, a eu lieu à Paris. M. Victor Hugo a été proposé et agréé pour le présider; l'archevêque Sibour a été nommé président honoraire. Le ministre des affaires étrangères, M. de Tocqueville, a inventé de prier à une soirée les membres du congrès de la paix. La lettre d'invitation était curieuse; le ministre priait < Monsieur "* et sa famille ». J'ai cru d'abord que le et sa famille venait de vieux billets d'invitation du républicain Bastide; mais j'ai vu le nom de Mme de Tocqueville imprimé tout au long. J'ai dit en entrant à M. de Tocqueville : « Je ne vous amène pas ma famille Contades; elle ne s'est pas crue invitée par le et sa famille. » Il m'a répondu en riant : « C'est pour le congrès. »

Mme de Tocqueville m'a raconté que M. Cobden lui avait dit : « Jamais, madame, votre salon n'a renfermé autant de valeurs morales. » En effet, cette ridicule réunion de deux mille personnes pouvait être moralement superbe, mais physiquement c'était effroyable. On a voulu me présenter à M. Cobden; je me suis contenté de le regarder. Il y avait une collection d'horribles visages mâles et femelles, des toilettes incroyables; les bonnets des quakeresses étaient curieux; c'était un ramassis de tous les pays et de toutes les classe- J'ai eu un moment l'inquiétude de ne pas voir Haïti représenté; l'apparition d'un nègre et d'un mulâtre m'a tranquillisé à cet égard. Il y avait une famille en chapeaux, grandmère, mère, enfants, une foule de petites filles; la plus âgée, ayant dix ans, était, je crois, la plus jolie figure de l'assemblée. 1 buffet était assiégé par une foule d'habits et de robes sale- Un Anglais et un Américain voulaient à toute force avoir du vin de Champagne; on avait mis, par prudence apparemment, le congrès au régime de la limonade.

Un citoyen qui avait un méchant habit avec un bouquot. une cravate noire et un gilet à ramages bleu, voyant un grand cordon, s'est levé et a essayé de me parler dans une langi; inconnue. Comme je ne le comprenais pas, il a pris le parti de me faire des signes. Si nous ne nous sommes pas compri-. nous avons, du moins, beaucoup gesticulé. Jamais ThOtel des

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