CHAPITRE VI — NOVEMBRE
Bonaparte a été, en dehors de toutes les règles militaires, nommé d'emblée chef de bataillon dans la légion étrangère comme ayant ce grade dans la Colombie. Il n'a pas mieux réussi comme militaire que son cousin Napoléon dans la diplomatie; l'un revient de son ambassade à Madrid sans congé, l'autre quitte l'armée sans tambour ni trompette. C'est la seconde fois que le Président de la République est dans Tobligation de remplir contre ses cousins un devoir rigoureux.
22. — M. Pierre Bonaparte, après sa triste conduite, a poussé l'audace jusqu'à faire des interpellations au ministre de la guerre, prétendant qu'un représentant militaire avait toujours le droit de quitter son poste, même devant l'ennemi. Le général d'IIautpoul lui a très bien répondu; on en a même été étonné. Ce ministre jusqu'ici n'avait rien improvisé et n'avait que mal lu à la tribune.
23. — J'ai rencontré M. de Persigny chez l'ambassadeur d'Angleterre. Je lui ai dit : « La séance d'hier a dû vous causer de l'ennui. » Il m'a répondu : « Plus que cela, du chagrin; c'est de la dégradation morale. » Pierre Bonaparte a fait contre lui une attaque encore plus directe que ne le rapportent les journaux. En attaquant l'entourage du prince Louis comme une source de mal, il a dit : « Un certain Fialin, dit Persigny. » Chacun s'attendait à un duel entre eux. On racontait même que M. de Persigny avait oflert au Président sa démission de son service auprès de lui. pour pouvoir se battre plus convenablement; il n'en est rien.
D'après ce que m'a dit Louis-Lucien Bonaparte qui, lui. est fort bien, M. de Persigny est trop dévoué au Président et à sa famille pour provoquer Pierre Bonaparte et ne pas sacriQer son ressentiment. Louis-Lucien Bonaparte est un chimiste distingué, s'occupant plus de science que de politique; il cause bien; sa ressemblance avec l'Empereur, lorsqu'il était premier consul, est remarquable; il est fort mécontent de son frère Pierre, dont il est l'aîné, parce qu'il ne l'écoute pas.
28. — Les propos du Président sont dans le sens d'obtenir légalement une prolongation de pouvoir par r.Vssemblée. Ceux de son entourage sont beaucoup plus impérialistes, et
particulièrement le jouroal le Dix Décembre, auquel son secrétaire, M. Briflault, travaille. Le fait est que personne ne connaît les véritables intentions du prince Louis-Napoléon, et ce doute jette de l'inqiiiétude dans les esprits.
30. — On recommence à parler d'empire, et, au fond, le prince Louis-Napoléon en a grande envie. Comment y arriver, voilà ce qui l'embarrasse.
La chose dont on s'occupe le moins, parce que, en France, on trouve toujours plus agréable de détourner les yeux que de regarder en face les choses qui déplaisent, ce sont les masses de troupes étrangères qui se concentrent vers nos frontières. Nous oublions l'intérêt qu'ont les puissances à étouffer, une fois pour toutes, les agitations qui tourmentent la France, et la propagande révolutionnaire dont le chef-lieu est à Paris et qui remue l'Europe, quand il lui plaît. M. de Humboldt a dit récemment ces mots : t Quand la France est enrhumée, toute l'Europe éternue. >
1" décembre. — La conduite du Président envers la garde nationale porte ses fruits. Cette dernière est très mécontente; les officiers se sont promis de ne plus mettre les pieds à l'Elysée en uniforme de la garde nationale; il n'y en avait aucun à la réception de jeudi dernier.
2. — Le salon de la princesse de Lieven était moins animé que le dimanche précédent; le général Changarnier y est venu, apparemment pour prouver au public la fausseté de l'article du journal l Événement qui a annoncé que le Président lui a défendu ce salon. M. Mole v était. MM. Guizot. Berrver n'y sont pas venus. La princesse Wittgenstein brillait par sa beauté.
6. — La réception du duc de Noailles à l'Académie française a eu lieu aujourd'hui. Il a fait l'éloge de M. de Chateaubriand, son prédécesseur; il a mis de l'habileté à faire aussi celui des hommes politiques distingués de tous les partis. M. Patin, directeur de l'Académie, a exprimé dans sa réponse le regret que la politique ait pris une aussi grande place dans le discours de M. le duc de Noailles.