‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 2)Chapitre 79 sur 206 · CHAPITRE VI - JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI - JANVIER

les avis de Jupiter-Sanglier de M. Dupi,,, e.t venu lui demander de consulter l'Assemblée, à la demande du ministère, sur l'heure à laquelle elle désirait être reçue par le Président • « Consultez l'Assemblée, si vous voulez, a dit M. Dupin; elle vous répondra, non par un vote, mais par un éclat de rire. . A la suite de ces explications, le programme des réceptions de l'Elysée a été changé, et le Moniteur, qui règle le cérémonial de l'Elysée pour le 1" janvier, contient la petite note suivante :

« MM. les membres de l'Assemblée législative qui désireraient, à l'occasion du jour de l'an, se présenter chez le Président de la République, sont prévenus qu'ils seront reçus à l'Elysée national, le 31 décembre, à huit heures et demie du

soir. »

P' janvier. — Nous voilà en 1850 ; je dois saluer ma soixantedeuxième année. Les visites obligées du jour de l'an ont disparu d'une manière effroyable; les ascendants n'existent plus; il me reste en tout et pour tout ma belle-mère d'Aubusson.' de dix ans seulement plus âgée que moi.

Le Président de la République a reçu les différentes autorités a l'Elysée, comme l'aurait fait le Roi. Les officiers généraux et autres de la garde nationale et de la ligne ont défilé devant lui. J'y ai été, en ma qualité de général de division en disponibilité; il m'a pris la main comme à beaucoup d'autres.

II y avait dans les rues affluence de gens à pied et en voiture, qui couraient comme des fous pour se faire des visites ; a cause du dégel, les piétons étaient crottés comme des barbets.

5. —J'ai dîné chez le baron James de Rothschild avec le président Dupin, qui vient de donner sa démission; MM. MoIé, Pasquier, Changarnier l'engagent à ne pas persister dans sJ resolution et à accepter le résultat du scrutin qui le réélira président lundi. Nous étions trente à ce dfner. où il v avait

plusieurs ambassadeurs, et comme femmes, la princesse Calimaki, ma fille Ilatzfeldt, la comtesse de Pralormo, la vicomtesse de Flavigny, la marquise de La Ferté, Mme Piscatory, etc. La baronne James est toujours agréable, spirituelle et polie. Le luxe en vins et en bonne chère est remarquable; cela rappelle les dîners du prince de Talleyrand. J'étais entre le ministre des finances, Fould, et le neveu du baron, M. Antoni Rothschild, de la maison de Londres, qui n'est ni beau ni spirituel, et qui paraît avoir une quarantaine d'années. Comme tous les Rothschild, ce Juif s'entend très bien en affaires; il dit qu'à Londres on en peut faire sur tout, sur les cotons comme sur les rentes, autant qu'on en veut, tandis qu'en France on ne peut guère spéculer que sur les rentes. Le grand avantage des Rothschild est d'avoir des maisons dans presque toutes les capitales de l'Europe; ils vont en établir une à New-York. Le fils aîné du baron James, Alphonse, qui paraît avoir de vingt-cinq à trente ans, intelligent et bien tourné, arrive d'explorer les États-l'nis et la Havane; c'est lui qui va aller fonder une maison à New-York.

6. — Le Président de la République a envoyé aux journaux ministériels du soir une note communiquée annonçant que c'est à tort qu'on parle de modifications ministérielles, que les votes de l'Assemblée ne peuvent avoir aucune influence à cet égard, que la volonté du prince Louis-Napoléon est tout, que les ministres resteront tant qu'ils lui plairont et qu'il les renverra quand cela lui conviendra. C'est en quelque sorte une nouvelle déclaration de guerre à l'Assemblée.

8. — Le général d'IIautpoul, ministre de la guerre, a présenté un projet de loi pour augmenter la solde des sous-ofliciers de vingt centimes ; il annonce qu'avec les économies qu'il médite, cela n'augmentera pas la dépense. Il est clair que c'est un acte de popularité du Président pour gagner les sous-officiers, dans le but de se faire proclamer empereur. De deux choses l'une : ou la Chambre refusera, ou elle acceptera. Dans le premier cas, c'est à elle que les intéressés s'en prendront du refus; dans les deux, le prince Louis-Napoléon en aura le mérite.

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9. — Le prince Louis-Napoléon affecte une grande confiance dans le générai Changarnier; il veut môme afficher quil est bien avec lui. Cela ne prouve autre chose, sinon qu'il ne croit pas en ce moment pouvoir s'en débarrasser; car, au fond, il en serait bien aise. Il est vrai que cet acte serait très dangereux pour lui; je ne sais pas'si l'Assemblée ne mettrait pas le Président en accusation. Le Président, qui a besoin de l'appui de Changarnier, lui a donné le pas sur les ministres et a ordonné à ceux-ci de le laisser passer partout avant eux. Le général Changarnier est d'une prudence excessive. Chacun voudrait savoir son opinion, dans le cas d'une tentative d'empire, par exemple; il ne se laisse pas pénétrer le moins du monde à cet égard, et il est probable que le Président de la République n'est pas plus avancé que les autres à ce sujet. Le général Changarnier ne demande jamais, ou d^U moins ne demande que peu de choses au Président.

13. — Le second numéro du Xapoléou, journal hebdomadaire, a paru aujourd'hui dimanche; il déclare qu'il n'a pas le prince Louis-Napoléon pour rédacteur en chef, comme on 1 avait imprimé; que celui-ci ne corrige pas les épreuves, comme on la annoncé; mais que ce journal reçoit du Président de la République sa direction politique, que le Napoléon . s'efforcera de se rapprocher le plus possible des idées du Président de la République ». Le fait est que le représentant BrifTaut. son ancien secrétaire, est le principal rédacteur du Napoléon, et que le Président y travaille lui-même. Le second numéro, comme le premier, attaque l'Assemblée et annonce le désir de s'en débarrasser.

Le soir, chez la princesse de Lieven, le journal le Napoléon faisait les frais de la conversation.

i-/. — l'ne grande partie des arbres^^de la liberté plantés à la suite delà révolution de Février ont déjà disparu. Les commissaires de police ont reçu l'ordre de faire couper ceux qui restent encore; la plupart de ces peupliers étaient morts. Après 1830, le peuple se donna aussi celte jouissance de planter des arbres de la liberté. Deux ans après, ils avaient disparu.

15. — M. Barthélémy Saint-IIilaire a parlé pendant cinq heures sur la loi de l'enseignement. M.Victor Hugo a exposé, avec beaucoup de concision, son système (ce n'est pas le sien, mais celui du socialisme); il a reçu les applaudissements de la Montagne et indigné les amis de l'ordre. Ce discours était évidemment écrit pour la rue. M. Victor Hugo a découvert quelque chose de nouveau : Le droit de l'enfant qui se confond avec le droit de l'Etat, non pas avec celui du père, et h' droit de l'enfant ou de l'Etat, c'est tout un, est encore plus sacré qu celui du père. M. Victor Hugo a reçu le prix de son inconvenant discours, avant de descendre de la tribune : < Est-ce que j' vous serais suspect, moi? » a-t-il demandé à ses collègues. « Oui! oui! oui! » ont répondu plus de quatre cents voix. r 20. — On a fait l'histoire de la République sur les nouvellepièces de cent sous. Après les mots : « Liberté, Égalité, Franité », il y a un point: en tournant la pièce du côté de la légende, on dit : « Liberté, point; égalité, point; fraternité, point. » En retournant la pièce du côté où Teffigie de la République est représentée par une femme qui porte des tresses, on dit : t Des tresses (détresse) partout. » Le nom du graveur Oudiné est au bas, avec une étoile au-dessus. On ajoute alors : « Où dîner*? A la belle étoile. » J

n y avait du monde politique chez la princesse de Lieven on parlait d'un banquet des socialistes qui doit avoir lieu demain, 21 janvier, en l'honneur de la mort de Louis XVI; on parlait aussi d'une police qu'auraient les questeurs pour connaître les projets du Président de la République. On sait bien, au fond, qu'il aurait envie de se faire empereur; mais quant aux moyens qu'il compte pour y parvenir, on les ignore.

22. — J'ai été à un magnifique bal chez Mme Ridgway; il y avait la fine fleur des pois de la société, de magnifiques appartements bien éclairés, un excellent orchestre, de jolies femmes très bien parées, pas trop de monde. Ce bal, vraiment de bonne compagnie, était charmant.

24. — Je vais une fois par mois à l'Elysée, à moins que quelque chose de particulier ne m'y attire, quoique le prince Louis-Napoléon me serre afl'ectueusement la main chaque fois

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que j'y vais, faveur qu'il accorde, du reste, à beaucoup de gens.

Aujourd'hui, il y avait foule; on dansait dans les deux galeries, on pouvait à peine se remuer. Très peu de femmes connues, un grand nombre d'Anglaises. Il y avait de jolis visages. Mme Douglas est une nouvelle beauté que le Président de la République doit distinguer, car l'ami du prince Bacciochi lui donne le bras. On a donné de l'avancement audit Bacciochi. Il est supérieurement laid, avec les épaulettes de colonel d'état-major de la garde nationale dont on l'a gratifié. Les valets de chambre sont maintenant à l'Elysée en habit bleu de ciel avec des épées; les officiers d'ordonnance sont tous en uniforme.

Le faubourg Saint-Germain n'abonde plus àl'Él3sée; je n'y ai vu aucune des personnes que j'y voyais Tannée dernière. J'y ai remarqué la princesse de Graon, née du Cayla. Gelle-là n'est point classée dans les femmes du faubourg Saint-Germain; en cherchant le nom des femmes que j'y ai vues, je ne retrouve le nom d'aucune.

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