CHAPITRE V[[. - FKVIUER
Louis-Napoléon m'a dit que l'important pour lui était d'être bien informé, et il m'a même prié de lui écrire directement. Si j'use de cette permission, ce sera avec discrétion et dans un cas extraordinaire. Je lui ai répondu que mes rapports au mmistre de la guerre contiendraient tout ce que j'aurais à mander, et qu'il pourrait se les faire présenter.
17. — J'ai passé ma journée en visites d'adieu et j'ai dîné chez le duc de Mortemart avec ma fille llatzfeldt.
18. — Je suis parti à sept heures de chez moi pour le chemin de fer de Tours; je suis arrivé à Tours à quatre heures et demie du soir. J'ai voyagé avec le préfet Sivry, ce qui m'a permis de causer avec lui; en arrivant, j'ai trouvé à la gare le général Tempoure ; les troupes étaient sous les armes. Je me suis rendu à cheval à quatre kilomètres de Tours sur le terrain de manœuvre.
J'ai fait manœuvrer le 2' de chasseurs et quatre compagnies du 72- de ligne; j'ai reçu les corps d'officiers, celui du dépôt du 41% celui de la garde nationale; son colonel, Quinemont, est fort bien. J'ai vu l'archevêque; j'ai parlé à toutes les autorités de la nécessité de soutenir le pouvoir dans l'intérêt de l'ordre. J'ai été on ne peut mieux accueilli.
J^ai diné chez ma belle-fille Gastellane avec mon gendre et ma fille Gontades, qui étaient venus de MontgeofTroy pour me voir.
Le préfet M. de Sivry a été d'une grande politesse pour moi. Les troupes sont animées d'un bon esprit; elles ont montré une grande confiance en moi. Chacun est convaincu de la nécessité d'un pouvoir fort.
19. -Je suis arrivé à Poitiers à trois heures et demie; 1 officier commandant les trente chasseurs m'a remis une lettre obligeante du préfet Devès, m'ofTrant de descendre à la préfecture; ne restant que quelques heures, je m'y suis fait conduire. M. Devès est de Bordeaux ; il a environ cinquante ans, est marié, a de la fortune. Il a la réputation d'un bon préfet! il a de la fermeté, de l'influence dans le département de la Vienne, dont la situation est satisfaisante; il a réuni dans ses salons les gens de tous les partis. Les populations sont reli-
gieuses; l'évêque, Mgr Pie, âgé de trente-quatre ans, nommé sous le ministère de M. de Falloux, est un prêtre distingué.
20. — Je suis arrivé à Rufîec à six heures du matin. J'étais à trois heures à Angoulême.
Le lieutenant-colonel du 58* de ligne, Lebrun, et l'officier de gendarmerie m'attendaient hors la ville: les honneurs de général en chef m'ont été rendus. J'ai passé la revue du i" bataillon du 58*. Je connais ce régiment depuis longtemps; il était revenu d'Afrique pour la deuxième fois sous mes ordres, lors de mon départ de Perpignan, en 1847. J'ai fait une allocution à ce corps qui est très bien commandé par le colonel Mayran (1) et le lieutenant-colonel Lebrun: ce régiment a un bon esprit.
Décidément la République n'estpas dans nos mœurs; malgré tous mes efforts, je ne pouvais empêcher un mendiant de m'appeler « mon prince ».
Je suis parti d'Angoulème à six heures du soir.
21. — J'étais le 21, à deux heures du matin, à Cubzac. J'y suis resté à admirer le beau pont, afin de passer le temps.
J'ai quitté Saint-André de Cubzac à onze heures du matin. Je me suis arrêté assez longtemps à la poste du Carbon-Blanc pour arriver juste à deux heures à l'entrée de Bordeaux.
Ma réception a été remarquable; les balcons étaient couverts de monde, les femmes agitaient leurs mouchoirs. Une centaine de gamins, soldés parles rouges, m'ont accompagné jusqu'au (juartier général en criant : « Vive la République! »
Les rentes ont monté de cinquante centimes à la bourse de Bordeaux, à la nouvelle de mon arrivée ; elles sont venues au-dessus du taux de Paris, à 96 francs. Dès le soir, j'ai rendu une partie des visites.
24. — Après la visite de corps des officiers de la garde nationale de Bordeaux, le major de la V' légion s'est détaché et est venu me dire : « Mon général! vous ne me reconnaissez pas? C'est moi qui vous ai immatriculé! » J'ai repris alors : « Vous êtes M. Gourzac, ancien quartier-maître du 5* léger. Je
(1) Il mourut luroïqucment en Crimée, après avoir parcouru une noble et glorieuse carrière.