CHAPITRE VII. — FKVHIKH I80O
retrouve maintenant vos traits; cest que nous sommes vieillis. Je ne me suis jamais rappelé sans plaisir ma joie en passant sous votre toise. Je l'ai mis dans mes Mémoires, et je suis heureux de vous retrouver. »
J'ai demandé au ministre de la guerre d'envoyer sans retard un officier général à Bordeaux, pour qu'il y commande sous mes ordres. Je ne peux commencer ma tournée auparavant. Je suis plus convaincu que jamais, d'après ce qui s'est passé sur mon chemin de Tours à Bordeaux, de l'utilité de voir promptemcnt les principales villes et les autorités de mon commandement.
20. — J'ai été au spectacle. La loge du général commandant est belle ; la salle est magnifique, mais mal tenue. J'ai passé une grande partie de ma journée à rendre des visites; partout on me reçoit à merveille.
27. — J'ai dîné chez le colonel Bontemps-Dubarri, mon ancien lieutenant-colonel de housards de la garde. Nous étions à dîner quatre anciens officiers de ce régiment : M. Bontemps-Dubarri, le chef d'escadron Duluc, le capitaine de Montbadon, qui sont tous en retraite à Bordeaux. Un cinquième officier de ce régiment, le sous-lieutenant Soye, est venu le soir. Après le festin, il y a eu soirée en mon honneur. L'archevêque y est venu ; il y avait plusieurs femmes de la société : Mmes Marsand, Amédée de Carayon, Oldekop et autres. Chacun cherchait à plaire au gouverneur; je me suis assez amusé.
28. — M. Duffour-Dubergier, riche négociant, maire de Bordeaux avant la révolution de Février, m'a donné à dîner avec le préfet Neveux, le maire Gautier, les officiers supérieurs de la garde nationale et de la ligne. M. Duffour-Dubergier est président de la chambre de commerce; c'est un négociant qui l'ait de grandes affaires. Il raisonne comme pas un sur le vin de Bordeaux, sur la manière de l'avaler. Il faut le secouer d'une certaine manière dans son verre, puis le sentir avant de boire. Les verres à vin de Bordeaux sont ici plus profonds qu'ailleurs; on ne les remplit qu'au tiers pour pouvoir les agiter. Cela n'est pas sans difficulté: voilà plusieurs jours que j'y travaille, mais je suis un mauvais élève; je jette toujours
du vin sur la nappe. M. DufTour-Dubergier m'a cependant donné des leçons; avec de la persévérance et du travail, je parviendrai, je le suppose, à agiter mon vin convenablement, et alors les Bordelais, déjà bienveillants pour moi, auront encore une bien plus grande considération pour ma personne.
Le festin de M. Dufîour-Dubergier était très bon, ses vins excellents.
2 mars. — Le ministre de la guerre m'a répondu qu'on ne pouvait pas envoyer de général de brigade à Bordeaux, l'arrêté du gouvernement provisoire qui a force de loi l'ayant supprimé. Le gouvernement provisoire a en cela travaillé à la désorganisation, comme en autre chose. A Bordeaux, par exemple, je suis seul. Qu'une émeute éclate, qu'une balle m'atteigne, qu'un événement grave, de nature à nécessiter ma présence, survienne sur un point de mon commandement, un colonel peut-être incapable me remplacera. Il peut s'ensuivre indécision dans le commandement, indécision dans l'obéissance, puis la débandade.
3. — Parade sur la place des Quinconces. Les mouvements se sont bien exécutés. La foule était grande, elle se pressait sur mon passage; on nest pas accoutumé à ce spectacle à Bordeaux.
J'ai dîné chez une vieille baronne deJA'illeneuve. L'archevêque Donnet y était avec son grand vicaire; il m'a fait beaucoup d'excuses de ce que, le matin, le curé de Saint-André, ne sachant pas que j'irais à la messe, ne m'avait pas fait préparer de chaise. La société de Mme la baronne de Villeneuve est celle du faubourg Saint-Germain du lieu.
4. — Jai diné chez larchevêque Donnet; festin en mon honneur, de vingt-cinq personnes. Ce prélat est aimable. Il n'a pas une grande influence, même sur son clergé ; cela tient peutêtre à ce que son désir d'être agréable le porte à faire des compliments à tout le monde, qu'ils soient mérités ou non. J'étais à coté de lui à table; il m'a dit : « Permettez-moi de boire à votre santé, à votre bonne arrivée. » Puis voyant en face de lui le procureur général Devienne, récemment installé,