CHAPITRE PREMIER. — FEVRIER
est facile, mais cela n'en est pas moins bien à lui : il y en a tant d'autres, dans le siècle où nous vivons, qui mettraient les économies tout simplement dans leurs poches!
10. — L'inquiétude est grande; le ministère craint un mouvement, à en juger par l'ordre qu'a reçu l'intendant de la 14* division d'expédier en grande vitesse par le chemin de fer les approvisionnements de lard et de biscuit demandés pour Vincennes. Ce n'est pas à Vincennes maintenant, mais à Paris, que ce lard est destiné, et le ministre de la guerre en est si pressé qu'il a écrit à l'intendant de ne pas regarder au prix pour hâter ces envois et de charger les négociants de payer les droits d'octroi.
13. — Le duc de Mortemart m'écrit ce qui suit sur la situation actuelle :
« Si mon cœur est oppressé (1), mon vieux compagnon, mon âme n'est guère plus satisfaite. Je suis humilié de ma nation. Que de passions haineuses et petites, quelle abondance d'esprit et quelle absence de sens commun, que d'ambitions étroites et personnelles sans l'ombre de patriotisme! Moi qui examine toute cette tète de société de près, qui ne suis ni pour Pierre ni pour Paul, mais seulement bon Français, je me désole, je me dépite et je verse en secret mon ennui dans le cœur d'un ami patriote et bon soldat. 0 mon cher camarade, que je voudrais encore une fois sentir la poudre près de vous avec un nouveau Napoléon! Le banquet de ce soir est remis, mais l'absurde est dans toutes les tètes. Je n'en excepte que la majorité de l'armée; là est encore l'honneur et la raison. »
15. — Je suis arrivé à trois heures au débarcadère de la rue Saint-Lazare, j'étais à quatre heures à la Chambre des pairs, où l'on discutait la loi sur le travail des enfants dans les manufactures.
J'ai été le soir chez le ministre des affaires étrangères Guizot. et chez le garde des sceaux Hébert, où il y avait beaucoup de membres de la majorité et où on ne paraissait pas très rassuré sur la situation. Il y avait aussi beaucoup de monde chez le
(1) Lo duc do Mortemart venait de perdre sa sœur, Mme la marquise de Forbiu-Janson.
comte Mole, dont les chances pour arriver au pouvoir paraissent bonnes en ce moment. On est fort agité, pas mal inquiet; la garde nationale de Paris et les maires se prononcent pour le banquet que l'opposition médite. Il est décidé qu'il aura lieu, mais les chefs ne veulent point que cela amène de troubles ; ils savent, d'ailleurs, que les mesures sont prises pour que la répression soit terrible, et qu'un événement de ce genre ne servirait qu'à prolonger la durée du ministère. Celui-ci est bien malade; ceux mêmes qui le soutiennent disent qu'il ne peut pas durer.
MM. Dufaure et Billault, qui veulent être ministres, ont déclaré qu'ils ne prendraient pas part aux banquets; on ignore encore ce que fera M. Thiers, mais il est fort animé.
10. — On ne s'aborde pas en ce moment à Paris sans se demander : « Quand le banquet? ...Où est Lola Montés? » Le banquet aura lieu dimanche au faubourg Saint-Honoré; les chefs ont voulu qu'il fût loin des (faubourgs d'ouvriers, l'émeute pouvant seule faire durer le ministère.
17. — La Chambre des députés est nombreuse, non dans la salle, où on discute une loi des crédits supplémentaires de 1845, ce dont la Chambre s'occupe le moins, mais à la salle des conférences, où l'on s'entretient de la situation la plus grave dans laquelle nous nous soyons trouvés depuis i830. intérieurement et extérieurement. Il est question d'interpeller le président sur une réunion des membres de l'opposition qui a eu lieu à son insu, dans un des bureaux de la Chambre, et dans laquelle ont été admis non seulement le pair d'Alton Shée, mais MM. Marrast, Pagnerre et autres radicaux.
J'ai été, le soir, aux Tuileries. J'ai vu toute la famille royale, sauf le Roi. Je l'ai attendu une heure; mais voyant qu'il ne revenait pas du salon dans lequel il était à causer avec le nonce du Pape Fornari, je suis parti. L'aspect du salon était sombre; j'ai causé un peu avec la Reine et Mme la duchesse d'Orléans. Le duc de Nemours, auquel j'ai parlé de ma proposition pour la suppression du grade de lieutenantcolonel, m'a dit qu'il était pour la conservation des droits acquis; j'en ai conclu que c'était l'opinion du Roi, qui est