CHAPITRE VIII. - MAI
Là se bornent les faits à signaler dans cette nuit du 20 au 21 pour laquelle on annonçait un mouvement général socialiste en France.
La Gazette de Lyon de ce matin a fait, sans intentions mauvaises, un article entièrement faux; elle a dit que j'ai mis hier Tépée à la main, à la Croix-Rousse; elle parle d'un rassemblement d'ouvriers, il n'y en a pas eu. Un gamin a crié : « Vive la République démocratique et sociale! » L'n officier de l'état-major et deux guides ont couru après lui sans pouvoir l'atteindre. Cinq ou six ouvriers ont crié : c Vive la République î » J'ai arrêté mon cheval, je me suis croisé les bras, leur disant : « Et après? » Ils m'ont alors ôté leurs casquettes et moi mon chapeau. Hier comme aujourd'hui, la masse des ouvriers de la Croix-Rousse s'est découverte à mon passage. J'ai visité les casernes des Colinettes et du Bon-Pasteur, les forts de Montessui et de Caluire, ce qui achève ma tournée entre Saône et Rhône.
— • — J'ai visité la caserne Saint-Just, occupée parle 17« de ligne; celle de la Providence, où il y a un bataillon du même régiment. En passant devant un grand jardin, un prêtre s'est avancé et m'a dit qu'il y avait là un de mes amis, Mgr de Pins, chanoine de Saint-Denis, ancien archevêque ayant fait l'intérim du siège de Lyon pendant la Restauration, lorsque le cardinal Fesch en était titulaire et résidait à Rome en sa qualité doncle de l'empereur Napoléon. Ce bon vieillard de quatre-vingt-cinq ans m'a reçu avec effusion, me demandant de l'embrasser. Il a toute sa tête; il dit qu'à la messe il prie chaque jour pour moi.
J'ai ensuite visité toutes les fortifications et le terrain de manœuvre du plateau de Fourvières. J'ai suivi la ligne des fortifications jusqu'au fort Loyasse et la batterie de Vaise, qui est occupée par le 49» de ligne; les fortifications sont belles et bien entendues. Je ne suis descendu de cheval qu'à six heures du soir.
23. — J'ai été visiter le fort Saint-Irénée, la redoute de Sainte-Foy, le fort de Sainte-Foy, un des meilleurs ouvrages de la place; ils sont occupés par le 17« de ligne. La distance
qui existe entre tous les forts, la difficulté du terrain pour aller de l'un à l'autre, leur multiplicité fait qu'il faudrait une armée pour défendre Lyon. Ce qui manque, c'est une citadelle où Ion puisse rassembler la plus grande partie du matériel et des approvisionnements; dans létat actuel, ils sont disséminés dans tous les forts.
L'arsenal est mal placé dans la presqu'île Perrache, à cinq kilomètres de la Part-Dieu et de l'artillerie; il en résulte que les canonniers et les chevaux, y venant deux fois par jour pour le travail, font vingt kilomètres. On parle de le céder à la gare du chemin de fer, et Ton fera bien.
Cette tournée complète ma visite des fortifications de la place. Jai tout vu, sauf le fort de la Duchère, qui est très éloigné de la ville et qui n'est qu'en construction.
J'ai dîné chez M. et Mme de La Motte; le mari a été officier dans la garde royale. Mlle Gabrielle de La Motte, qui a dix-neuf ans, est une fort jolie personne, spirituelle, qui a de beaux yeux ; ils avaient réuni le soir en mon honneur quelques personnes, ce qui est assez difficile, la plupart des personnes de leur société, celle de Bellecour, ce qu'on appelle à Lyon la noblesse, étant déjà à la campagne. Cependant il est venu quelques jupons, et s'il n'y avait pas de jolies femmes, au moins il y en avait de lespèce que je n'avais pas encore vue à Lyon; c'est la première soirée agréable que j'y ai passée.
24. — Le duc de Gènes, frère du roi Victor-Emmanuel, né le 15 novembre 18:22, est arrivé à Lyon, venant de Dresde, où il a été épouser une princesse de la famille royale; il a passé par Berlin, le Wurtemberg, et a fait un petit tour d'Allemagne. Rentré par Strasbourg, le général Magnan lui a fait voir les troupes. Il me l'a dit; alors je lui ai fait la politesse de lui montrer les miennes, il a accepté : il m'a présenté à la duchesse de Gènes, grande blonde fort jolie et causant bien.
Jai prêté au duc de Gènes mon cheval la reine Margot, qui me vient du duc de Mortemart. A deux heures, il a été avec le colonel du Terrail, mon chef d'état-major, et un officier du génie, visiter une petite partie des fortifications; on a eu soin de le mener au fort Loyasse et sur d'autres points imprenables.