‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 100 sur 231 · CHAPITRE VI. — AOUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — AOUT

Le président a ensuite procédé à l'interrogatoire de l'accusé, qui a constamment répondu avec esprit, finesse et à-propos. Pressé de s'expliquer sur les raisons qu'il croyait au général Bugeaud pour l'accuser, le général Brossard a déclaré qu'il ne voulait le faire que devant cet officier général.

28. — La seconde séance du conseil de guerre a été très violente; le général Bugeaud a été plusieurs fuis interrompu dans sa déposition par Taccusé.

Le général Brossard a pris la parole après le général Bugeaud; il a voulu changer les rôles, il est devenu accusateur, reprochant au général Bugeaud d'avoir reçu de l'argent du négociant Puig, l'attaquant sur les articles secrets du traité de la Tafna, qui lui attribuait cent mille boudjous; il a avancé que lui, général Brossard, étant instruit de tous ces faits, le général Bugeaud avait intérêt à éloigner et même à perdre un homme dont le témoignage pouvait lui devenir fatal. Tel est le système du général Brossard. Ce système, s'il ne le sauve pas, jettera du doute dans cette affaire et autorisera les attaques des nombreux ennemis du général Bugeaud; ce dernier a dit qu'il avait gardé plusieurs jours douze mille francs appartenant au négociant Puig, et provenant d'un commerce étranger au service, mais qu'il les lui avait rendus. Les témoins Ben-Durand, Eynard et Allegro ont été entendus dans cette séance.

29. — Vingt-trois témoins, parmi lesquels plusieurs à décharge, ont été entendus aujourd'hui. Mustapha a déclaré qu'il ne savait rien. Le rapporteur a fait son réquisitoire; il a abandonné son second chef d'accusation : « tentative de corruption de fonctionnaires publics »,mais il a maintenu les autres. Son rapport, s'il ne se distingue pas par l'éloquence, a le mérite d'être clair et très ferme.

30. — M" Boinvilliersa pris la parole avec éloquence; dans ia défense de son client, il n'a épargné ni Ben-Durand, ni le général Bugeaud. Celui-ci, irrité des attaques dont il était l'objet, a plusieurs fois interrompu l'avocat, et il a malheureusement suivi l'accusé et l'avocat sur le terrain où on voulait l'amener; il s'est cru obligé de se défendre personnelle-

ment, allant jusqu'à dire qu'il voulait demander un conseil d'enquête et même de guerre. A propos des cent mille boudjous reçus pour les chemins vicinaux de la Dordogne, il a prononcé le nom de M. le comte Mole, président du conseil. Un journal de Toulouse, V Émancipation, a avancé que M. le comte Mole l'avait autorisé à toucher ces cent mille francs.

Il a exposé au conseil de guerre qu'il trouvait cela si simple pour ses chemins vicinaux, qu'il l'avait confié au duc d'Orléans et à moi. Il a été interrompu par de très forts murmures de l'assemblée, lorsqu'il a prononcé mon nom. Comme on a une bonne opinion de ma probité, on était indigné qu'on pût l'invoquer même indirectement, dans une semblable affaire.

Le président ayant imposé silence au général Bugeaud, il s'est tu jusqu'à la fin du plaidoyer; il a repris alors la parole, mais, comme il menaçait de ranimer la discussion, le président l'a arrêté de nouveau. Sur le refus du rapporteur de répliquer, et le conseil déclarant qu'il se trouvait suffisamment instruit, les juges se sont retirés à trois heures dans la salle des délibérations.

A cinq heures et demie, le conseil a repris séance et a déclaré le général Brossard coupable du troisième chef d'accusation : immixtion, comme fonctionnaire, dans des affaires incompatibles avec sa qualité. Les autres chefs d'accusation ayant été écartés, il a été condamné à six mois de prison, huit cents francs d'amende, et à l'interdiction de toutes fonctions publiques.

J'ai parlé après le conseil, au général Bugeaud, du tort qu'il avait eu de citer le prince royal, le président du conseil et moi, dans sa déposition. Il m'a avoué qu'il en est fâché et qu'il y a été poussé par la position où il se trouve. Il m'a raconté qu'il avait parlé, avant son départ pour l'Afrique, à M. le comte Mole de faire donner par Abd-el-Kader cent mille francs pour les chemins vicinaux de la Dordogne; que 31. le comte Mole lui avait répondu qu'il ne voyait là rien que d'honorable; qu'il serait son avocat au conseil; que, depuis, M. le comte Mole lui avait écrit qu'il en avait parlé au Roi, et que, dans les circonstances, il ne voyait pas que cela

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