CHAPITRE VI. — SEPTEiMBRE
avec Branchât, et me dit : « Eh hien! vous ne vouliez pas me croire. Avais-je raison? Il était capable de tous nous vendre. » Si on lui fait expliquer les causes de ses convictions, sa déposition sera importante. Je n'ai pas parlé de cela dans le principe, parce que je ne voulais pas montrer de racharncment contre l'accusé ; mais au point où sont les choses, je ne dois plus le ménager, et je pense que le gouvernement a intérêt à ne pas le ménager non plus, car un acquittement serait un grand scandale.
« Mustapha et sa suite, augmentée de mon préfet et de quelques amis de Périgueux, ont passé quelques jours chez moi. Le chef des douars part aujourd'hui pour Paris; il s'attend à revenir à Perpignan et désirerait s'embarquer à Port- Vendres.
« Adieu, mon cher général; si vous en avez le temps, donnez-moi quelques détails sur l'état des choses et de l'opinion à Perpignan. Soyez assuré que vos lettres ne seront communiquées à personne; je suis payé pour être discret. »
21. — M. le maréchal et Mme la maréchale Soult s'étaient plaints vivement à moi de ce que, depuis cinq ans à Perpignan, je n'avais pas été les voir à leur château de Saint- Amans (Tarn), comme si cette terre n'était pas à quarante lieues de Perpignan. Après avoir terminé l'inspection du 4° de dragons à Béziers, à dix-sept lieues de Soult-Berg, je me suis rendu par Saint-Chinian et Saint-Pons à Saint-Amans.
Le château, bâti par M. le maréchal Soult il y a sept ans, est un pavillon double; il a deux étages; le second est très bas; la vue se borne à celle d'une montagne très rapprochée. L'amour du duc de Dalmatie pour les lieux qui l'ont vu naître l'a porté à y faire bâtir ce château. Dans le fond, à droite de la vallée, est le bourg de Saint-Amans, où le père du duc de Dalmatie était notaire.
Il y a un grand salon avec le portrait en pied de Napoléon.
Dans une longue promenade avec le duc de Dalmatie, il a affecté de s'occuper d'agriculture; nous avons parlé, je ne sais à propos de quoi, un peu de remontes et beaucoup de ses plan-
tations. J'ai trouvé dans le salon son neveu le colonel Gallinier, du 4' léger: puis est entrée une femme avec un bonnet rond, en robe noire fort simple, qui s'est mise à tricoter, et ensuite une autre plus jeune, dans le même costume; je les ai prises d'abord pour des femmes de chambre. M. Gallinier m'a dit que la première était la sœur du maréchal Soult, Mlle Sophie Soult, et l'autre sa sœur à lui. Elles habitent le bourg de Saint-Amans. M. de Crèvecœur, préfet du Tarn, assez bien tourné, et sa jolie femme de trente-cinq ans environ, étaient au château; le tout a composé, avec un gros secrétaire, les convives du festin, qui a été bien servi.
Le maréchal se dit en très bonne santé; il m'a paru vieilli. Il marche beaucoup dans ses jardins. La maréchale devient sourde; je lui avais annoncé que mon intention était de partir ce soir; on est venu m'annoncer à huit heures que ma voiture était prête. Il y a eu de la part du maréchal Soult une explosion de colère; je lui ai répondu que j'étais obligé d'inspecter demain à Narbonne le dépôt du 5° léger. Gela a été si vif que ie suis sorti du salon sans dire adieu à la maréchale. J'ai exposé au maréchal Soult qu'en faisant un détour de trentesix lieues et en passant deux nuits pour lui présenter mes respects, j'ai suffisamment prouvé ma bonne volonté; il m"a dit alors qu'il aurait voulu causer métier avec moi; il m'a donné la main, et nous nous sommes quittés bons amis.
Le maréchal Soult, après son ovation en Angleterre, s'est persuadé que le gouvernement ne pouvait se passer de lui; il s'est trompé. Il n'a pas vu que c'était en sa qualité de lieutenant de Napoléon que le peuple l'avait traité en Angleterre comme il l'a fait, et par amour-propre anglais encore. Napoléon est le souverain qui a fait le plus de mal à l'Angleterre, en accoutumant l'Europe à se passer de leurs manufactures; les Anglais tiennent à ce qu'un souverain qui leur a été aussi préjudiciable soit un très grand homme.
29. — Mme la duchesse de Broglie, née Staël, est morte en peu de jours, àBroglie, d'une fièvre cérébrale, le 22 septembre; elle est vivement regrettée; elle était venue voir à Paris son fils Albert, qui vient d'être couronné deux fois au grand con-