CHAPITRE VI. — NOVEMBRE
cours, huit fois à son collège. La comtesse d'ilaussonville, sa fille, était en Italie; son fils cadet Paul, âgé de trois ans, était seul auprès d'elle. Mme de Broglie avait quarante et un ans, était encore bien, avait été charmante. Gracieuse, bienveillante, sa conduite a toujours été exempte de tout reproche; elle était dévote, protestante très zélée; on s'occupait b3aucoup de politique dans son salon. La duchesse de Broglie prenait feu dans les discussions, mais sans aigreur; elle avait un sourire charmant. Son mari est au désespoir; c'est une grande perte non seulement pour lui, mais pour ses amis. Mme de Castellane était fort liée avec elle.
19 octobre. — Le vicomte de Castellane, mon oncle, est mort à soixante-dix ans, à Marseille; il a toujours été parfaitement bon pour moi; c'était un homme d'un grand courage et de beaucoup d'esprit: sa vie a été très agitée. Il débuta au service dans le régiment du Roi-infanterie. Son père, qui était avare, ne lui donnait pas le nécessaire; il devint joueur; on lui fît épouser Mlle de Saulx-Tavannes, riche mariage pour un cadet; mais elle était horriblement laide, ce qui contribua à augmenter son goût da jeu. Il mangea toute sa fortune. Il avait quitté Paris dans sa vieillesse, pour se retirer à Marseille.
Sa fuite de la prison du Luxembourg, en 1793, est une aventure incroyable. Il gagna la Suisse, revint en France, puis prit parti à Paris avec les sections, en vendémiaire (octobre 179o), et fut condamné à mort par contumace le 27 octobre 1795. Le vicomte de Castellane répondit un soir au « Qui vive? » d'un factionnaire : « Contumax »; la sentinelle le laissa passer. Le 4 août 1796, il purgea sa contumace, et le jury l'acquitta à l'unanimité.
Le vicomte de Castellane rentra au service en 1813, en qualité de chef d'escadrons au 2' régiment de gardes d'honneur, et fit la campagne. Depuis la Restauration, il était resté en nonactivité. Sa gaieté était remarquable; elle ne l'abandonna jamais, même dans les circonstances les plus malheureuses de sa vie. Il était toujours, dans le monde, dune amabilité parfaite.
25 novembre. — Les journaux de f opposition blâment aigre-
ment l'évacuation d'Ancône. Cette occupation telle qu'elle existait était une haute imprudence; nous avions là quatorze cents fantassins, cent canonniers, sans un canon, sans munitions; à peine avait-on des cartouches pour tirer à la cible. Je tiens ce détail d'un capitaine du 66^ La guerre survenant, la garnison française aurait été faite prisonnière par les Autrichiens, avant qu'on ait eu le temps d'y envoyer, par mer, des secours. Cette occupation a coûté à la France plus de sept millions. C'était une affaire d'amour-propre, et elle n'inquiétait pas beaucoup les Autrichiens; cela leur donnait, dans le cas d'hostilités, la certitude d'un petit succès au début de la campagne.
2 décembre. — M. le maréchal comte de Lobau, commandant en chef de la garde nationale de Paris, est mort le 27 novembre, à soixante-huit ans; sa mort m'afflige beaucoup. J'ai été pendant quatre ans son aide de camp, et je me suis trouvé avec lui sur les principaux champs de bataille de la Grande Armée. En 1813. il fut chargé, à Dresde, de revoir le travail de la guerre, comme aide de camp de l'Empereur, et il contribua beaucoup à ma nomination de colonel; depuis, il a toujours été parfait pour moi.
12. — Le comte de Montlosier est mort à Clermont le 9 décembre. Le clergé lui a refusé les consolations de la religion; l'ancien évêque l'avait excommunié pour son mémoire sur les Jésuites. On lui demandait des rétractations auxquelles il n'a pas voulu consentir. On a fait porter son corps à sa terre de Randane, pour couper court au refus des ecclésiastiques d'assister à son enterrement.
J'ai donné mon premier bal. J'ai choisi les vendredis à cause des officiers; il n'y a jamais d'exercice le samedi, jour consacré pour les soldats aux ouvrages de propreté. J'avais quatre cents personnes, dont cinquante-deux personnes étonnamment bien mises. Le bal a été très animé; on s'étonne que, dans une ville de dix-huit mille âmes, on puisse réunir autant de jolies femmes, mises avec recherche. Les Roussillonnaises ont généralement de la grâce; elles sont surtout remarquables par leurs yeux noirs, beaux et vifs. Trois hommes qui n'étaient