‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 105 sur 231 · CHAPITRE VI. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — MARS

pas invités s'étaient établis à l'écarté, où on les a découverts; l'un a été reconnu pour un simple commis d'avoué, espèce d'imbécile qui a épousé une femme de soixante-quatre ans. Les deux autres sortaient de la maison centrale de Nîmes. Il y a gros à parier qu'ils s'étaient introduits pour voler à l'écarté; mais comme on n'a pu leur prouver aucun délit, ils ont été relâchés.

iô janvier. — Le 21' léger a quitté ma division pour aller à Bayonne. Les deux bataillons de ce régiment, après vingtcinq jours de marche, sont arrivés à Bayonne par une neige et par un temps affreux, dans la meilleure tenue, laissant en arrière deux officiers et quatre hommes seulement. Cela est incroyable; au lieu de cela, le 16' léger, qu'on m'a envoyé de Paris à Perpignan, a laissé cinq cent trente-cinq hommes aux hôpitaux, et il en est mort trente. A la tête de quatre régiments organisés comme le 21' léger, je serais donc arrivé devant l'ennemi, au bout de trente jours de marche, avec deux mille hommes de plus que la division ayant quatre régiments, sur le pied où était le 16" léger.

10 février. — J'ai conquis pour Perpignan la réputation de ville de plaisir; on vient de Narbonne, de Carcassonne, pour le carnaval. Le fait est qu'on y a la rage de se divertir; la passion des mascarades est dans le sang méridional. Les jeunes gens de la société se promènent dans les rues avec des tambours.

3Iars. — Les élections ont été l'occasion de quelquestroubles. M. Arago a été élu à Perpignan; à la sortie du collège électoral, quelques individus ont crié sur la place de la Liberté : « Vive Arago! » Dans la soirée, une quarantaine de polissons suivant deux hommes qui portaient des torches ont crié : î Vive Arago! » Dans une rue du faubourg Saint-Mathieu, à laquelle on a donné en 1830 le nom de rue Arago, il y a eu illumination; les meneurs ont distribué des drapeaux et des

chandelles aux républicains pauvres de cette rue; on y a exposé une lithographie de M. Arago, couronné de laurier, ayant à sa droite le buste de l'empereur Napoléon, à sa gauche celui du duc de Reichstadt; si l'Empereur avait pu revenir, il aurait été bien étonné de se voir en faction avec son fils pour faire honneur à M. Arago; il n'y a eu ni chants, ni cris séditieux. Les meneurs ont voulu que tout se fft en ordre. Un habitant disait à l'un d'eux : « Gare à toi, ne fais pas de bruit, car Gastellane t'arrangera. — Aussi, a répondu l'autre, je ne suis pas là pour faire du bruit, mais pour empêcher qu'on en fasse. »

13. — La coalition l'emporte dans les élections : M. le comte Mole, président du conseil, ministre des affaires étrangères; M. le comte de Montalivet, ministre de l'intérieur; M. Barthe. ministre de la justice; M. le général Bernard, ministre de la guerre; M. Martin (du Nord), ministre des travaux publics; M. Lacave-Laplagne, ministre des finances; M. l'amiral Rosamel, ministre de la marine; M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, ont remis, le 9 mars, leur démission entre les mains du Roi.

Si les députés continuent à vouloir administrer le pays, si les ministres consentent à ce qu'ils soient le canal de toutes les grâces, l'administration deviendra impossible. La corruption par les places pour les élections est la plus funeste de toutes. La corruption par l'argent, comme en Angleterre, n'a pas de si fâcheuses conséquences pour le pays.

25. — Je suis arrivé à Paris aujourd'hui. J'ai été ce soir chez le Roi; nous avons causé de la situation et un peu de l'armée. La famille royale m'a fait compliment du mariage de mon fils Henri avec Mlle de Périgord; j'ai été chez la duchesse de Talleyrand, où j'ai fait connaissance avec ma belle-fille, petite, agréable et fort bien élevée.

On ignore les projets de M. Thiers; on suppose qu'il ne se soucie pas d'entrer au pouvoir en ce moment, et qu'il veut laisser user un ministère avant d'en former un. La puissance de M. Thiers consiste dans tous les journaux de Paris moins deux, dont il dispose; les rédacteurs viennent prendre le mot

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