‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 106 sur 231 · CHAPITRE VI. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — AVRIL

d'ordre chez lui. Cependant, en France et en Europe, sa considération est petite; à force de se proclamer indispensable, on le croit; on a peur de lui, fort à tort, je pense.

La prolongation de cette crise est déplorable; la plus grande stagnation règne dans les affaires; les ouvriers sont sans ouvrage.

Il faut cependant avoir un ministère quelconque, le 4 avril, pour l'ouverture de la session; une nouvelle prorogation serait fâcheuse. La position de la Chambre ne donne la majorité à aucun parti pour autre chose que pour renverser. La fraction la plus nombreuse est encore celle des anciens 221, réduits à 207.

1" avril. — J'ai été hier soir chez le Roi; Sa Majesté est entrée vers neuf heures dans le salon. Après m'avoir demandé de mes nouvelles, il a dit à M. Cunin-Gridaine, à ma droite, qu'il s'était occupé des moyens d'ouvrir la session, ajoutant que la prorogation est motivée, quand il y a des négociations entamées pour former un ministère; mais qu'étant toutes rompues, il n'y a pas de raison pour la décréter; qu'on ne peut ouvrir la session avec un ministère mort, ni avec un ministère en travail qui ne parvient pas à éclore; qu'il a demandé à M. le maréchal Soult d'ouvrir la session avec deux ou trois ministres, tels que M. Duchàtel, qui sont décidés à entrer avec lui.

Là-dessus, M. Cunin-Gridaine a fait au Roi quelques observations sur le ministère provisoire, lui exposant combien il serait préférable que M. le maréchal Soult se chargeât de composer un ministère définitif; le Roi alors, se retournant vers moi, m'a dit :

« Si M. de Castellane se refusait à exécuter un ordre relatif à son métier, je pourrais le traduire devant une cour martiale; mais je n'ai aucun moyen de forcer M. le maréchal Soult à être ministre. La Charte m'oblige à avoir des ministres pour l'ouverture de la session; il y en aura. Ils céderont leurs portefeuilles au ministère définitif, quand il sera nommé. »

Le Roi est passé ensuite dans une pièce à côté avec les ministres dont les noms sont parus, ce matin, au Moniteur :

M. le duc de Montebello, pair, ministre des affaires étrangères; Gautier, pair, ministre des finances; le général Gubières, ministre de la guerre; de Gasparin, pair, ministre de Tintérieur, chargé du portefeuille du commerce; Girod (de TAin), pair, ministre de la justice; Tupinier, député, ministre de la marine; Parant, député, ministre de l'instruction publique.

Un député du centre gauche, M. de Sivry, me racontait ce soir que ce ministère est un commencement d'abdication en faveur du pouvoir parlementaire. Le fait est que cette crise a porté en France et à l'étranger une rude atteinte à la considération de la royauté; ceux qui ont mené tout cela sont bien coupables.

J'ai eu une longue conversation avec M. le duc d'Orléans sur la nécessité d'attirer les gens des classes aisées dans l'armée et de remettre à seize ans l'entrée à l'École militaire; sur l'importance des punitions sévères pour refus de service et réponses inconvenantes. Cela évite le conseil de guerre à beaucoup de gens et accoutume à l'obéissance. Je lui ai parlé de la déplorable intervention des députés dans les affaires de l'armée.

M. le duc d'Orléans m'a entretenu de certaines de ses vues sur l'armée. Il m'a dit que mon passage en Afrique y a fait du bien. « Vous êtes, m'a-t-il dit, une bonne école pour les officiers généraux. »

6. — Le Roi a causé longuement avec moi sur la situation. « La presse, m'a-t-il dit, à force de répéter les mêmes mensonges, dont on reconnaît tout d'abord la fausseté, finit par persuader les lecteurs de la vérité de ses calomnies. »

Le duc d'Orléans était près de la cheminée; il m'a appelé pour me parler de différents officiers, du colonel Menne, qui est proposé pour général de brigade, et du lieutenant-colonel Ghangarnier, proposé pour colonel.

8. — Aujourd'hui a lieu chez la duchesse de Talleyrand la signature du contrat de mariage de mon fils aîné Henri de Castellane avec Mlle de Périgord, fille du duc et de la duchesse de Talleyrand, née princesse de Courlande.

Le duc de Talleyrand a été connu toute sa vie sous le nom

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