‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 107 sur 231 · CHAPITRE VI. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — AVRIL

d'Edmond de Périgord. Il était fils d'Archambaud de Périgord, frère cadet du prince de Talleyrand. Sous l'Empereur, il était colonel du 8' régiment de chasseurs à cheval, à la campagne de 1812, en Russie; il a été longtemps aide de camp du prince de Neuchâtel. Courageux, dépensier, c'était ce qu'on appelle un brave garçon. Le prince de Talleyrand lui fit épouser la troisième fille de la duchesse de Gourlande, et il fit donner par le roi de Naples à Edmond de Périgord le titre de duc de Dino;puis, sous la Restauration, il demanda pour lui les grades de maréchal de camp et de lieutenant général.

Mme de Castellane ayant désiré ne pas changer de titre à la mort de mon père, suivant l'usage d'autrefois (1), Henri prend le titre de marquis de Castellane. La soirée du contrat a été sérieuse, comme le sont, en général, ces cérémonies.

9. — Aujourd'hui a eu lieu le mariage de mon fils avec Mlle de Périgord. Mgr de Quélen, archevêque de Paris, leur a donné la bénédiction nuptiale à Saint-Thomas d'Aquin; il a fait un discours dans lequel il a rappelé les vertus de mon grand-oncle M. de. Castellane, évêque de Mende, mort martyr à Orléans, au commencement de la Révolution, et celles du vénérable cardinal de Périgord, dont il a été le coadjuteur.

io. — J'ai été à un spectacle chez le comte Jules de Castellane; il a fait construire une salle dans son jardin. Ce mien cousin a deux cent mille livres de rente ; il ne dépense pas volontiers, cependant cette manie du théâtre lui coûte assez cher; il paye les costumes des acteurs amateurs. Mme Sophie Gay est la première actrice; et elle est l'auteur de deux pièces qu'on areprésentées avec succès. Les aspirantes actrices n'ayant paru sur aucune scène viennent débuter sur ce théâtre; une charmante Mlle Denain joue les ingénues; elle annonce un grand talent. Un petit frère et une petite sœur de Mlle Rachel ont paru dans une pièce à tiroirs et joué une scène de Michel et Christine. On a interrompu le petit Rachel, qui voulait réciter un sermon (ce qui était inconvenant de lapart d'un Juif), pour

(1) Lorsque dans une famille on possédait les deux titres de marquis et de comte, les aînés les portaient alternativement.

montrer sa bonne manière de déclamer. Le comte Jules de Castellane s'est un peu corrigé pour ses invitations; la bonne compagnie y est maintenant en majorité ; les femmes sont très parées, le coup d'œil de la salle est fort joli.

17. — Le comte dePahlen, ambassadeur de Russie, a dit ce soir devant moi (cela m'a étonné, car il est très prudent) : « Si M. Thiers entre au pouvoir, les puissances se tiendront l'arme au bras. » Au reste, M. de Pahlen ne commet pas une grande indiscrétion; elles arment déjà.

19. — Le Roi a voulu donner à dîner à la noce de mon fils. La Reine, à côté de laquelle j'étais, m'a parlé de la position. Le Roi m'en a aussi entretenu longuement: il paraît très tranquille.

M. Royer-Collard disait en 1818 : « Si l'orgueil voulait descendre du ciel pour s'incarner sur la terre, il trouverait la place prise par M. Cousin. » On parlait dernièrement devant lui de l'opinion de M. Guizot; M. Royer-Collard a répondu : « M. Guizot n'a jamais eu d'opinion, mais toujours des théories au service de ses passions. »

Je me suis occupé d'une affaire dont m'avait chargé l'évêque de Perpignan. Un nouveau crédit de dix mille francs a été ouvert, à valoir sur les constructions à faire à son évêché.

25. — J'ai été au Théâtre-Français, voir Mademoiselle de Bellisle, comédie intéressante en cinq actes de M. Alexandre Dumas : Mlle Mars, avec ses soixante et un ans, est vraiment étonnante dans le rôle de Mlle de Bellisle; pour le visage, il n'y a guère d'illusion, mais elle a les mêmes inflexions, le même son de voix qu'elle avait dans sa jeunesse; c'est ce qui a toujours été le plus remarquable en elle.

1'' mai. — A l'occasion de la fête du Roi, l'affluence était grande aux Champs-Elysées, où l'on a ouvert l'exposition des produits de l'industrie dans des bâtiments nouvellement construits. La place Louis XV est aussi achevée. A chacun de mes voyages à Paris, je trouve le luxe des ameublements augmenté; on recouvre maintenant le marbre des cheminées en velours cramoisi avec des crépines d'or. Les fauteuils à la Louis XV, à la mode maintenant, sont d'une commodité parfaite.

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