CHAPITRE VI. — MAI
P. — J'ai vu le Roi, qui m'a parlé de la situation du ministère provisoire : « Il pourra durer quelque temps, m'a-t-il dit; cela ne dépend pas de moi. On a voulu me forcer à prendre des ministres par la volonté de la Chambre; j'étais tout prêt à nommer ceux qu'on me présenterait, mais les ambitions diverses, les différentes antipathies n'ont pas pu s'entendre. Je ne pourrai choisir un ministère que quand on aura reconnu la nécessité que le Roi s'en mêle. En attendant que la tourmente commencée en 1830 soit passée, il faut laisser battre le vaisseau en pleine mer, en évitant de casser la mâture. »
Le Roi m'a entretenu de la diminution du pouvoir royal; je lui ai répondu : « Pour en avoir, il faut en user; le contraire en déshabitue. » — Le Roi : « Il faut bien prendre garde de ne pas en abuser. On se lassera; on verra que l'affaiblissement du pouvoir exécutif mène à l'anarchie. »
J'ai été frappé, dans cette conversation, du peu d'inquiétude du Roi sur sa position, de sa croyance qu'avec un ministère provisoire il pourra marcher quelque temps, de sa croyance à une réaction dans l'opinion pour rendre la force au pouvoir royal, de sa confiance qu'en laissant tout aller, tout ira bien naturellement. Le Roi joue gros jeu; il fera bien d'y prendre garde. Sa confiance dans le temps et dans les événements m'a paru trop grande. Il m'a encore parlé de ce qu'on laisse ses enfants sans apanage, ses filles sans dot. Je lui ai parlé de cent boules noires promises par des anciens 221 à M. Guizot, dans telle circonstance donnée, s'il était ministre. Sa Majesté en est fâchée; elle paraît tenir aux doctrinaires.
Le Roi m'a raconté qu'il a dit à M. Thiers : < Le pouvoir royal est affaibli. Avec la presse et votre talent, vous pouvez m'être utile en me servant franchement; alors je puis l'être beaucoup pour vous ; mais si vous m'êtes hostile, je puis aussi vous faire beaucoup de mal. » Ce récit ne m'a pas plu; le Roi aurait dû prendre avec M. Thiers un ton plus haut et plus digne.
Sa 3Iajesté est toujours aussi prononcée contre l'intervention. « Êtes-vous maintenant convaincu à cet égard? m'a-t-il dit. J'ai une fois mené dans ma voiture M. Thiers en tête-à-tête
à Versailles, pour qu'il m'exprimât à son aise ses raisons pour l'intervention; il n'a pas pu m'en donner une bonne. Il n'y a pas à craindre qu'une révolution vienne d'Espagne; rien ne traverse les Pyrénées. »
Je lui ai exprimé la crainte de voir les Anglais s'emparer des îles Baléares, et je lui ai parlé des mesures à prendre dans cette hypothèse. Le Roi m'a répondu : « Ils ne l'oseraient pas. » Je lui ai annoncé que je partais samedi prochain pour retourner à ma division; il m'a répliqué : « C'est un bon exemple. »
10. — J'ai pris congé du général Cubières, ministre provisoire de la guerre; il est tout fier de la décision du Roi du 25 avril 1839, sur le défilé devant les intendants. Il n'aura plus lieu comme honneur militaire, mais seulement par le flanc, pour qu'ils puissent compter les hommes. Cette mesure a un grand succès dans l'armée. Les intendants sont de grands envahisseurs de leur nature; ils ont trouvé moyen de s'impatroniser dans les bureaux de la guerre. Il était temps de mettre un terme à leurs empiétements; ils sont furieux. Le général Bernard ne voyait que par leurs yeux; le sous-intendant Dagnan, chef du cabinet du ministre de la guerre, a donné sa démission; il a été immédiatement remplacé par M. Bourjade, lieutenant-colonel d'état-major.
12. — Aujourd'hui, à trois heures de l'après-midi, au moment où on s'y attendait le moins, une émeute a éclaté. En entendant à cinq heures le rappel des tambours, je me suis rendu aux Tuileries. Le Roi était à table dans la grande galerie; on avait établi plusieurs tables dans la pièce avant, on y faisait mettre les officiers généraux qui arrivaient. M. le duc d'Orléans m'a placé à côté de lui. Les ducs de Nemours, d'Aumale et le prince de Joinville s'y trouvaient aussi. Après avoir dîné, M. le duc d'Orléans a causé avec le général Bugeaud ; ce dernier était enragé pour avoir un commandement. « Le 18= léger passe, je connais le colonel ; permettez-moi de me mettre à la tête de ce corps. » Le duc d'Orléans l'a laissé dire. Je lui ai demandé de qui il fallait prendre les ordres; il m'a répondu : « Le maréchal Gérard commande. » J'ai été