CHAPITRE VII. — FÉVRIER 1840. 2H
Régente a donné à Mme Thiers le grand cordon des dames nobles de la reine Marie-Louise. Il y a beaucoup d'inquiétude parmi les ouvriers ; on craint une émeute, si la crise ministérielle se prolonge.
29. — Nous avons eu notre dernière séance de la commission des inspecteurs généraux d'infanterie, pour le classement des officiers proposés pour l'avancement aux grades. M. de Cubières est arrivé tard à la dernière séance du comité des inspecteurs généraux. Nous lui avons fait compliment de sa nomination au ministère de la guerre. Le général Cubières nous a répondu que cela n'est pas encore signé; qu'il a accepté pour empêcher M. Thiers de mettre le ministère de la guerre entre les mains d'un homme qui ne soit pas militaire, et qu'il croit par là nous avoir rendu service.
J'ai été ce soir chez M. Thiers, qui est radieux; je lui ai fait mon compliment, ainsi qu'à Mme Dosne, sa belle-mère, qui a quelque crédit dans la maison. Cette dernière, après avoir reçu mes félicitations, m'a répondu : « C'est là sa carrière; il faut bien qu'il la suive » ; cela d'un ton tendant à faire croire qu'il fait un sacrifice en acceptant d'être premier ministre,
La France trop heureuse d'être gouvernée par M. Thiers ! Il faut qu'on en soit arrivé à un bien grand bouleversement d'idées, pour que lui-même puisse avoir cette opinion. A l'époque où je l'ai connu, il y a dix ans, journaliste de talent, mais petit journaliste, ayant des dettes et peu de considération, je ne me doutais guère que par son talent, malgré une réputation de tripoteur d'affaires et après avoir mangé non seulement ce qu'il avait gagné, mais refait de grosses dettes, il parviendrait à reconquérir le pouvoir par des hostilités en quelque sorte personnelles contre le Roi. Sa Majesté a été dans l'obligation d'en faire son premier ministre; aussi ne leresterat-il probablement pas longtemps.
M. le duc de Nemours a été à Bruxelles, le 25 février, avec la Reine, le duc d'Orléans et la princesse Clémentine, pour y voir sa future, la princesse Victoire. Son père, le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, et elle, ont persisté dans leur désir de l'alliance, malgré le refus de la dotation.
2 mars. — On appelle maintenant* lions » les jeunes gens élégants à la mode, qui fument agréablement le cigare, se ruinent au Jockey-Club et en extravagances; les « lionnes » sont leurs admiratrices. On cite parmi elles la jolie Mme de Béhague.
Un des « lions », M. Walewski, fils de l'Empereur, est à la mode depuis quinze ans; il a mangé la plus grosse partie de sa fortune; il achève de se ruiner avec le iournal le Messager. C'est un ami de M. Thiers.
M. Walewski vient de faire une pièce qui est tombée. Mlle Rondeau, fille entretenue, malheureusement pour elle célèbre depuis trop longtemps, fit demander une loge pour la première représentation à M. Walewski. Il lui en envoya une au cintre, en lui disant qu'il était bien fâché de ne pouvoir pas lui en donner une meilleure; elle lui répondit le lendemain qu'elle s'était bien aperçue^, pendant la représentation, qu'on faisait ce qu'on pouvait, mais pas ce qu'on voulait.
3. — Le Roi m'a fait de la peine; il est triste et abattu. « Jamais, ra'a-t-il dit, souverain n'a été abreuvé de chagrin comme moi. » Il m'a encore parlé du rejet de la dotation de M. le duc de Nemours, de ce que, dans le temps, M. Périer n'a pas même dit un mot pour la défense de la liste civile. « Si je meurs, mes serviteurs n'auront pas de pension; ma liste civile est obérée. » Il s'est étendu longtemps sur ce chapitre avec douleur.
Je lui ai parlé de l'armée, de la nécessité de s'en occuper; il m'a répondu qu'il n'en craint rien, mais qu'il ne compte pas beaucoup sur son appui, avec les diatribes des journaux. Cette phrase m'a fait de la peine, car l'armée est minée par le laisser-aller; elle est, en définitive, appelée à rétablir Tordre dans le pays, mais on ne sauve pas un roi malgré lui.
Sa Majesté m'a raconté un beau fait d'armes qui a eu lieu à Mazagran, et pour lequel il vient de nommer chef de bataillon le capitaine Lelièvre, de l'infanterie légère d'Afrique; il a ajouté : « Un de vos hommes, Ghangarnier, se distingue aussi dans ce pays. » J'ai répliqué à Sa Majesté que je mets le plus grand soin à lui désigner les officiers capables de lui rendre des services.