CHAPITRE VII. — MARS
5. — J'ai dîné chez M. et Mme de Rocca. Ce stupide fils de Mme de Staël est unique par sa manière de sauter dans le salon sur une seule jambe; sa femme, Mlle deRambuteau, est fort polie. Son père, M. de Rambuteau, préfet de la Seine, et la ronde Mme de Rambuteau, étaient aussi de ce festin. Cette dernière est fille de mon ancien général Narbonne; elle est toujours aimable et fort spirituelle.
Mme Dosne est fille d'une marchande de parapluies de la place des Victoires; elle était, dit-on, liée avec M. Thiers avant d'être sa belle-mère; elle a beaucoup d'esprit et exerce sur M. Thiers une grande influence ; à leur entrée au ministère des affaires étrangères, il a fallu renouveler, en vingt-quatre heures, une grande partie du mobilier, ces dames ne trouvant rien d'assez beau pour elles (1).
Le directeur de la comptabilité. M. Brénier, est au désespoir; il ne sait où donner de la tête. Il a eu beau exposer qu'il n'avait pas de fonds, il n'en a pas moins fallu exécuter les ordres de M. Thiers et de ses femmes. A son premier ministère, M. Thiers a laissé beaucoup de dettes. Il a fallu du temps et une grande économie de la part de M. Mole, son successeur, pour parvenir à les payer, sans demander un supplément de crédit aux Chambres.
12. — Les nouveaux ministres de la rive gauche de la Seine ont reçu pour la première fois. Il y avait afûuence de militaires chez le général Cubières. Le général Barrois, que ses soixantecinq ans viennent de placer dans la 2* section, soigne les ministres, parce qu'il veut être pair; il l'obtiendra difficilement, parce qu'il a étéjuge du duc d'Enghien, raison qu'on ne lui avouera pas. Il m'a prié de le trimballer chez d'autres ministres; ce à quoi j'ai consenti. Au ministère de l'instruction publique, le général Bugeaud s'est insinué dans ma voiture en sus du général Barrois. Je les ai laissés tous deux au ministère du commerce, à ma grande satisfaction.
15. — J'ai été à la réunion du dimanche chez le général Reille, où il y avait beaucoup d'officiers généraux, entre autres
(1) Mme Thiers. fit même chose à l'Élysée, en 1871, et, de plus, ne craignit pas de renvoyer de vieux serviteurs.
le général Bugeaud, qui annonce qu'il a la promesse deThiers de remplacer le maréchal Valée comme gouverneur général d'Afrique.
Le général Bugeaud était chef de bataillon en 1813; il fut, je crois, colonel en 1814. Il a été quinze ans chez lui comme agriculteur. Pientré en 1830 comme colonel, il a été nommé maréchal de camp en 1831 et employé comme tel à la garde de Mme la duchesse de Berry. Lieutenant général en août 1836, il a été nommé commandeur et grand officier de la Légion d'honneur. Ses services militaires comme officier général se bornent à deux courses en Afrique. Le reste du temps, il l'a passé chez lui ou à la Chambre des députés.
J'ai été ensuite chez le ministre de la guerre sortant, le général Schneider, dans son modeste logement de la place du Palais-Bourbon.
19. — J'ai été au bal de M. le comte Duchâtel, Mlle Rachel y était; elle est d'une taille moj^enne, fluette; ses yeux sont vifs et petits; je lui ai trouvé de la ressemblance avec une louve; elle était mise avec simplicité, des roses blanches sur sa tête. Madame sa mère ne la quitte pas plus que son ombre. Mlle Rachel est partie à minuit; sa santé l'y oblige. Beaucoup de gens trouvent ridicule que cette actrice ait été priée au bal et y ait dansé comme les femmes de la société.
28. — J'ai dîné chez le lieutenantgénéral comte de Monthyon, président de la Commission des inspecteurs généraux et mon collègue à la Chambre des pairs. Je l'ai connu autrefois chef d'état-major du prince de Neuchâtel. Nous étions dix-huit à ce festin. M. de Monthyon avait à sa droite la vieille princesse de Wagram. J'ai donné la main à la jeune princesse de Wagram, qui est jolie, mais elle tutoie son mari en public. A ma gauche était le prince de Wagram, son mari, grand jeune homme qui estpair par droit d'hérédité. Sa seule occupation est de chasser à Grosbois. De ce festin était aussi sa sœur, la comtesse d'Hautpoul, dont le mari est fils du général de division d'Hautpoul, tué àEylau. Mon père avait été colonel de ce dernier; il m'a souvent raconté que la fortune du comte d'Hautpoul, alors capitaine, at'enuàce qu'il lui manquaitvingt-cinqlouispourémigrer.