CHAPITRE VII. — AVRIL
Je me souviens encore d'avoir vu, en 1803, le général d'Hautpoul venir exprès d'Auch, où il inspectait un régiment, à Pau, où mon père était préfet, pour rendre hommage à son ancien colonel.
J'ai causé à ce dîner avec le député Lebœuf, banquier riche qui porte des lunettes et sur lequel les petits journaux ont fait des plaisanteries. Il m'a rappelé qu'il me doit beaucoup de reconnaissance, parce que, étant garde d'honneur sous mes ordres en 1813, je l'ai placé, suivant son désir, chez le quartier-maître; ce qui l'a empêché d'aller à la guerre.
3 avril. — Mgr le duc d'Orléans est parti pour l'Afrique. Son frère, le duc d'Aumale, chef de bataillon au 4* léger, le suit en qualité d'officier d'ordonnance. Le prince royal ayant promis à l'armée, après la marche des Bibans, de revenir dans ses rangs si la guerre se déclarait, s'est regardé comme engagé d'honneur à retourner en Afrique ; il l'a voulu absolument pour délier sa parole, et elle le sera aussitôt qu'il aura touché le sol de l'Algérie; peu après son arrivée, l'ordre de rentrer lui arrivera. M. Thiers s'est d'abord opposé à son départ, puis il a cédé.
Le spectacle du théâtre de la Renaissance au profit des Polonais a eu lieu. Il a été joué par des acteurs et actrices, gens du monde. Après le spectacle, Jules de Castellane les a priés tous à venir chez lui danser et souper en costume; ce qui a été exécuté. J'étais du nombre des recrues qu'avait aussi faites Jules à l'ambassade d'Angleterre, pour son bal improvisé. On disait que la représentation avait eu un grand succès, et qu'on avait jeté beaucoup de bouquets à une Mlle Lagrange, grande et assez belle personne, fille d'un baron Lagrange, je ne sais lequel. Il y avait de très jolies figures, mais le difficile était de savoir le nom de ces dames, car le maître de la maison, comme les deux acolytes qui faisaient avec lui les honneurs, n'en savaient pas un mot. On faisait souper ces dames par vingt-cinq dans une pièce à côté, où on ne laissait pas entrer les hommes. Un petit comte de Féraudy, qui aidait Jules de Castellane, avait au bras un ruban bleu avec une bouffette. Il m'a paru qu'il bourrait un peu trop les hommes.
6. — Aujourd'hui, à la séance de la Chambre des pairs, j'ai appuyé en ces termes le renvoi à M. le ministre de l'intérieur, d'une pétition d'une commission d'hospices civils :
« Je saisis cette occasion de rendre un hommage public, d'exprimer ma profonde reconnaissance aux respectables Sœurs de la Charité, à celles de Saint-Vincent de Paul en particulier, pour les soins qu'elles donnent à nos soldats admis dans les hôpitaux civils. Ils sont tellement supérieurs à ceux des infirmiers, que je forme des vœux ardents pour qu'on trouve les moyens d'introduire les Sœurs de Saint-Vincent de Paul dans les hôpitaux militaires de l'intérieur; le soldat s'en trouverait bien. »
8. — J'ai été chez le Roi; je n'ai vu que la Reine et Madame Adélaïde. Le Roi est resté à causer dans ses appartements avec M. Thiers. Sa Majesté est fort triste et ne reste plus à causer longtemps dans le salon comme précédemment. Sa Majesté est au désespoir d'avoir été forcée de prendre M. Thiers pour premier ministre. Le Roi opère de grandes réductions dans sa maison; des valets de pied, des valets de chambre ont été réformés, des travaux suspendus; ces mesures ont été arrêtées après le refus de la dotation de M. le duc de Nemours. La liste civile est très obérée.
9. — Le maréchal Valée ne voulant pas détacher des troupes d'Alger pour Oran, on m'enlève encore de ma division le 13° léger, qui reçoit Tordre de s'embarquer à Port-Vendres.
21. — J'ai été à un petit bal chez un comte de La Rédollière. Il y avait de jolies personnes, et, quoique tout cela eût des titres de comte ou de marquis, tout ce monde m'était tout à fait inconnu.
22. — J'ai été, ce soir, chez lady Aldborough, vieille Anglaise de quatre-vingt-quatre ans qui se conserve étonnamment; elle porte toujours un voile de mariée et est ordinairement couronnée de roses. Lady Aldborough a toujours avec elle une jolie nièce. Elle donnait une soirée en l'honneur du duc de Devonshire qui a quarante ans et n'est nullement agréable. J'ai revu chez eHe le colonel Caradoc, qui est devenu pair d'Angleterre, sous le nom de lord Howden, par la mort de son