‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 124 sur 231 · CHAPITRE VII, — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII, — JUILLET

dans leurs foyers et de se retirer, lui, en France. Il pense que cette mesure était la plus sage, dans l'intérêt même de ce prince; Cabrera n'a jamais pu l'obtenir. 11 a peu de considération pour don Carlos; ni lui ni son armée ne défendaient sa personne, mais la légitimité. Cabrera attribue à don Carlos, aux intrigants et aux prêtres qui sont près de lui, la perte de sa cause. Ce prince a voulu deux ou trois fois destituer Cabrera; il ne l'a pas pu, son armée s'y serait opposée. Dans la marche vers Madrid, en présence de don Carlos, les soldats criaient : « Vive Cabrerai vive le général! » et non : « Vive le Roi! »

Cabrera est fort préoccupé du sort de ses soldats; il m'a raconté avec satisfaction que lui, n'étant rien il y a sept ans, a créé une armée, pourvu à sa subsistance et à son entretien, avec ses seules ressources. Sa prétention est de n'avoir jamais craint, avec mille des siens, deux mille hommes des troupes de la Reine; il leur aurait fait beaucoup plus de mal sans sa maladie.

Cabrera n'est pas le moins du monde embarrassé dans ses discours; ses manières douces ne sont nullement en rapport avec sa réputation de cruauté. Nous nous sommes quittés fort poliment; je n'ai pas voulu prolonger davantage notre entretien; il est parti une demi-heure après dans une calèche.

Le nombre des carlistes entrés en France par les Pyrénées- Orientales, avec ou après lui, se monte à douze mille.

Le préfet, M. Hénaut, a reçu une dépêche télégraphique du ministre de l'intérieur qui autorise l'engagement des carlistes réfugiés pour la Légion étrangère. Cette dépêche étant positive, quoique le ministre de la guerre ne m'ait point donné connaissance de cette décision et étant privé par là d'instructions, j'ai nommé le lieutenant-colonel Montréal, du Al* de ligne, pour commander le dépôt de ceux qui demanderaient à prendre du service dans la Légion; et je lui ai adjoint M. Canrobert, capitaine adjudant-major du même régiment. Un capitaine, cinq lieutenants et trente-sept soldats se sont présentés immédiatement. Les officiers pensaient conserver leurs grades; je n'ai pu les faire admettre que provisoi-

rement; en attendant, comme les soldats engagés, ils sont logés à la citadelle. Ces officiers pousseront les soldats du camp à faire comme eux. Deux mille carlistes sont arrivés et ont été établis au Champ de Mars; je suis allé les voir.

10. — Cette armée se compose de troupes de toutes arm es il y a même des invalides, 460 de Catalogne, 450 d'Aragon, des cadets, des enfants de l'École militaire au nombre de 86, fils d'officiers et de sous-officiers tués. Les fils d'officiers étaient destinés à devenir cadets. Que faire de ces malheureux? Il y a des enfants de quatre ou cinq ans; ces infortunés, les blessés, les vieillards, suivaient péniblement les colonnes à pied. J'ai prié le préfet Hénaut de leur accorder des charrettes. Tous ont des bérets, blancs, bleus ou rouges, des capotes semblables à celles de nos soldats; beaucoup ont des pantalons de toile, les jambes nues, des espadrilles; un petit nombre a des habits, des manteaux, des morceaux de couvertures. On remarque, au milieu de ces misères, de la gaieté dans le soldat; j'en ai vu un au camp qui jouait de la guitare; il était entouré de ses camarades qui chantaient; il y a des officiers très bien tournés.

11. — Huit cents officiers carlistes vont être internés au Puy , à Vesoul et à Bourg. Le départ de ces officiers favorisera l'enrôlement des soldats qu'ils retiennent.

12. — J'ai reçu une dépêche télégraphique du ministre de la guerre qui me prescrit de former une compagnie provisoire, chaque fois qu'un officier espagnol, capitaine, lieutenant ou sous-lieutenant, se présentera avec cent trente soldats et un demi-cadre de compagnie en sous-officiers et caporaux. Cette dépêche me permettra de pousser plus efficacement aux enrôlements, en y encourageant les officiers.

Il est très difficile, avec l'autorité civile, de se procurer des chiffres exacts. J'évalue le nombre des réfugiés à quatorze mille cinq cents. Le préfet a donné le commandement du camp au colonel Tallada, qui m'a dit qu'il n'avait plus que neuf mille cinq cents hommes; beaucoup sont rentrés en Espagne sans passeports, d'autres sont logés chez les habitants.

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