‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 126 sur 231 · CHAPITRE VII. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. — SEPTEMBRE

en le remplaçant par le plus nouveau maréchal de camp, dans un poste où il faudrait un lieutenant général et trois maréchaux de camp.

15. — Le ministre de la guerre m'a envoyé la nomination des officiers des engagés carlistes espagnols qui forment, par ordonnance du 28 août, le 5' bataillon de la Légion étrangère; ces engagés sont au nombre de six cents.

On a pris huit des officiers espagnols sur les seize proposés par moi; l'aumônier a été mis de côté. L'agent secret du ministère, Save, est nommé capitaine commandant provisoirement le bataillon; il a accompagné M. Foy, aide de camp du ministre de la guerre, dans sa tournée des dépôts des réfugiés; il n'a recruté personne. M. Joachim Ambert, en sa qualité de rédacteur de la Sentinelle de l'armée, est nommé capitaine au titre étranger. Ayant donné sa démission de capitaine dans l'armée, il a eu la fantaisie de rentrer au service (1).

20. — J'ai été voir à Géret ce qu'on appelle dans ce pays une course de taureaux; c'est pitoyable pour ceux qui ont vu les courses en Espagne. On avait construit un cirque sur la place de la sous-préfecture. On a lancé successivement dans l'arène des taureaux gros comme des veaux, que des hommes à pied excitaient à se jeter contre des mouchoirs qu'ils leur présentaient en courant. On met aux cornes de quelques-uns un ruban qu'il faut enlever, c'est là le sublime de la course. Le remarquable de ce ridicule spectacle, c'est qu'hommes et taureaux font assaut de peur et sont continuellement dans l'effroi les uns des autres.

27 . — M. Arago a été invité à un banquet qui a eu lieu aujourd'hui en son honneur, à Perpignan; les convives les plus distingués étaient un apothicaire du nom de Farine, un relieur nommé Artus, un certain Corbière, compromis dans plusieurs procès; ils sont venus avec une députation le chercher à l'hôtel de l'Europe et l'ont conduit dans l'ancienne

(1) 11 trouva moyen de continuer sa carrière, grâce à son talent d'écrivain, comme s'il était capitaine au titre français. Tous les grades obtenus depuis par lui, y compris celui de colonel du 2« de dragons, régiment au command.^ment duquel il a été nommé le 16 avril 1830, sont frappés d'illégalité. {Note du maréchal.)

église Sainte-Catherine, où l'on fait les ventes publiques. On n'avait pas trouvé de cuisiniers pour un aussi considérable festin à quatre francs par tête; ceux qui apportaient un plat de chez eux étaient exempts de payement. Corbière a prononcé un discours incendiaire. M. Arago en a fait un plus modéré pour arrêter Tintempérance du langage des convives. L'absence des amis de M. Arago de la classe bourgeoise est une leçon pour lui. A huit heures du soir, le cortège, composé de quatre cents personnes, éclairé par huit torches, s'est mis en marche. On a reconduit M. Arago par la rue Arago à l'hôtel de l'Europe. Il y a eu quelques cris de : « Vive Arago 1 » Beaucoup de ses admirateurs étaient pris de vin.

7 octobre. — Le 28 septembre, la Cour des pairs a tenu sa première audience pour juger Louis Bonaparte, arrêté à Boulogne.

Le duc de Mortemart m'écrit à ce sujet :

« Je me suis récusé dans le procès du prince Louis-Napoléon, comme parent de M. de Beauharnais, son grand-père; du reste, la cour est des plus nombreuses; c'est une affaire de curiosité.

« Paris est bien triste; l'on n'y voit personne de nos connaissances, et je retourne à Neauphle avec grand plaisir.

« Adieu, cher ami de cœur. »

Le prince Louis-Napoléon a été condamné à l'emprisonnement perpétuel dans une forteresse située sur le territoire du royaume. Ce procès a fait moins de bruit qu'on ne le supposait; on a traité l'affaire comme une escapade de jeune homme; on ne parle que de l'affaire Lafarge.

18. — La reine Marie-Christine a signé, le 11 octobre, la dissolution des Cortès, et elle a renoncé, le 12, à la régence, n'ayant pu accepter les conditions imposées par les ministres. Cette abdication était prévue depuis longtemps. Le ministère est chargé de la régence, en attendant la convocation de nouvelles Cortès.

La reine Marie-Christine, mariée secrètement à Munoz, en a plusieurs enfants; les révolutionnaires sont parvenus à avoir copie authentique de son acte de mariage, des actes de

CHAPITRR VII. — OCTOBRE 1840. 229

naissance de ses enfants, pour faire prononcer juridiquement sa déchéance.

19. — Un rapport de la gendarmerie, arrivé à cinq heures du matin, annonce la présence à Port-Vcndres de la reine Christine, à bord du bateau à vapeur le Mcrciirio, qui est arrivé hier soir à onze heures et demie. Le préfet ITénaut s'est rendu en poste àPort-Vendres. Parti un peu plus tard à cheval, j'ai appris, à cinq lieues de Perpignan, au delà du pont d'Elle, que Sa Majesté était déjà en route. Je l'ai atte..Jue et l'ai accompagnée à cheval. Sa Majesté est fort triste, mais nullement abattue. Je lui ai rappelé qu'il y a onze ans, j'ai déjà eu l'honneur de l'escorter à Bcziers, lorsqu'elle se rendait en Espagne; La Reine est arrivée à six heures et demie à Perpignan, où elle est descendue à l'hôtel de la Préfecture; elle n'a voulu recevoir aucun honneur.

J'ai dîné à côté de la Reine. Elle est née le 27 avril 180G, et elle a, par conséquent, trente-quatre ans. Elle est femme d'esprit; ily a beaucoup d'expression dans sa physionomie; sa figure est jolie. Gomme elle a beaucoup d'embonpoint, elle paraît petite; son embonpoint est d'autant plus frappant qu'elle ne porte pas de corset.

Sa Majesté se rend à Nice; elle compte se rapprocher plus tard de l'Espagne. Elle considère comme nuls les actes qu'elle a été forcée de signer depuis le 18 juillet, à Barcelone, n'ayant plus joui, à dater de cette époque, du libre exercice de ses droits constitutionnels. Sa Majesté se loue de ses rapports avec M. le comte de la Redorte. La reine Christine voyage dans une calèche fermée fort simple, qui est venue avec elle sur le bateau à vapeur.

Le comte de Requena. chambellan, exempt de ses gardes du corps, jeune homme de vingt-cinq ans, était placé à côté d'elle; son trésorier, don Manuel Gaviria, qui a toute sa confiance, était sur le devant de la calèche. Il y avait deux domestiques sur le siège. La reine Christine n'a pas de dame d'honneur avec elle.

J'ai établi à la préfecture une garde de trente hommes commandée par un capitaine; les musiques des régiments

ont joué sous les fenêtres pendant le dîner; les troupes n'ont pas pris les armes, la reine Christine ne voulant recevoir aucun honneur; elle a été cependant traitée à Perpignan avec toutes les marques de respect et d'intérêt dues à son rang et à sa position.

Après le dîner, la reine Christine a reçu les chefs de corps et quelques femmes qui avaient demandé à la voir; des larmes ont coulé de ses yeux, lorsque je lui ai parlé de l'intérêt inspiré par sa position et son énergie, de ce qu'elle est le premier exemple d'un souverain constitutionnel déchu pour avoir suivi la constitution. Je l'ai remerciée de m'avoir donné, il y a deux ans, le grand cordon de Charles III; elle a répliqué : « C'est moi, au contraire, qui vous dois de la reconnaissance pour tous les services que vous avez rendus à ma fille sur cette frontière. »

20. — La Reine a quitté Perpignan, le 20 octobre, dans sa mauvaise calèche; elle a loué une diligence pour sa suite.

Une dépêche télégraphique, reçue par le préfet Hénaut avant son départ, a prescrit de lui rendre les honneurs et de prendre ses ordres. Cette dépêche lui a fait grand plaisir. Ayant aperçu sur Tescalier beaucoup de femmes de la société qui étaient venues pour la voir passer, elle les a fait entrer.

Son secrétaire Muiioz, frère de son favori, et le chapelain Gonzalez, qui restent quelques jours à Perpignan, sont entrés dans le salon, ont mis genou en terre et lui ont baisé la main pour lui faire leurs adieux, suivant l'usage espagnol.

Je suis monté à cheval et j'ai accompagné la reine Christine jusqu'à une portée de fusil de Perpignan. La Reine a été très aimable pour moi, m'a encore beaucoup remercié de la réception qui lui a été faite et m'a prié de lui donner des nouvelles de ses filles quand j'en aurais.

21. — M. le duc de Mortemart avait cinq enfants, quatre filles et un fils; celui-ci, Arthur de Rochechouart-Mortemart, prince de Tonnay-Charente, a été tué le 8 octobre, en son château de Neauphle, dans un accident de voiture. On l'a relevé la cuisse cassée, l'épaule fracturée, la tête mutilée. Le pauvre enfant n'a recouvré ni parole, ni connaissance; mais

Page 1