CHAPITRE VIII. — DÉCEMBRE
« La bienveillante sollicitude que, si souvent, vous avez daigné laisser tomber sur moi, me fait espérer que vous voudrez bien agréer les vœux que j'ose former pour votre bonheur et ceux que j'adresse aussi pour que mon heureuse destinée me rappelle de nouvoau à servir sous vos ordres, afin de pouvoir encore profiter de vos leçons et vous donner des preuves de mon respectueux dévouement et de ma vive reconnaissance.
« Je n'ose, mon général, abuser de vos moments en vous donnant de grands détails sur ce qui se passe ici; je sais d'ailleurs que plusieurs de mes chefs, qui, ainsi que moi, s'honorent d'avoir été à votre école, ont eu l'avantage de correspondre avec vous; ils ont dû vous dire, mon général, que les bataillons de chasseurs renferment une masse d'ofTiciers jeunes, intelligents, instruits, aimant leur noble métier, et qui, habilement dirigés, pourraient opérer de grandes choses. La composition des sous-officiers et caporaux est loin d'être aussi parfaite. M. le duc d'Orléans s'en est plaint amèrement ; par des raisons d'économie et de propreté, l'on a cru devoir s'abstenir de donner aux chasseurs leur nouvel habillement et équipement; ils seront couverts pendant tout l'hiver des vieux effets qu'ils ont emportés de leurs corps. Cette bigarrure d'uniformes dont la plupart sont en mauvais état produit un fâcheux effet. Les carabines que doivent porter les sous-officiers et soldats n'étant pas encore confectionnées, ils n'ont que des armes provisoires et de trois espèces, avec lesquelles nous n'avons pas encore tiré une seule fois à la cible, ce qui cependant doit être notre travail le plus habituel.
« Notre maniement d'armes, qui est celui des sous-officiers considérablement augmenté, n'a ni la grâce ni la sévérité de l'ancien; les travaux de guerre, placement des avant-postes, fortifications, levés, reconnaissances, etc., n'ont pas été commencés. Enfin, mon général, de tous les exercices adoptés à nos bataillons, le pas gymnastique est le seul qui se poursuive activement; ce pas, qui est très propre à habituer les soldats aux marches longues et rapides, ne me paraît pas devoir être
dans tous les cas appliqué aux manœuvres avec succès. La promptitude des mouvements est achetée par trop cher, au prix de l'ordre et de l'ensemble. Toutes les formations de la colonne en avant en bataillon ont un décousu effrayant; il en est de même des carrés qui se forment en marchant. Peut-être, mon général, n'a-t-on pas assez réiléchi sur le danger que court une infanterie qui n'agit pas avec un calme imperturbable, lorsqu'elle se trouve sous le sabre de la cavalerie; les marches en bataille, en retraite, s'exécutent de même au pas gymnastique; je me suis permis de dire à ce sujet que, pour des raisons tirées du cœur humain, il était peut-être prudent de modérer par tous les moyens une allure que, dans un cas dangereux, trop de raisons contribuent à accélérer.
« J'ai appris avec douleur, mon général, que beaucoup d'Espagnols du 5" bataillon de la Légion étrangère avaient donné à l'armée d'Afrique les tristes exemples de la révolte et de la désertion à l'ennemi. Les misérables reconnaissent bien mal les soins assidus que vous avez portés à leur organisation.
« Je vous prie, mon général, de daigner excuser la hardiesse de la lettre que j'ai l'honneur de vous adresser; je n'aurais certes jamais osé l'écrire, sans le souvenir de tous les bienfaits dont vous m'avez comblé et pour lesquels ma reconnaissance sera éternelle.
« Je suis, etc. »
Le 29 décembre 1840, M. le général Cugeaud a été nommé gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l'Afrique.
Le général Bugeaud arriva, comme colonel du 56% le 9 septembre 1830, après ses quinze ans d'agriculture et ayant perdu toute habitude du métier. Il joignait à son ignorance un amour de la popularité qui perdit la discipline de ce régiment. Le 56* était dans un état déplorable lorsque M. Bugeaud reçut, le 2 avril 1831, sa nomination de maréchal de camp, grâce à ses fonctions de député. Il avait inventé de faire mettre aux soldats un petit drapeau tricolore au bout de chaque canon de fusil. Le colonel Bonfils, son successeur,