CHAPITRE VIII. — FÉVRIER
J'ai été chez M. Humann, ministre des finances. Nous avons parlé de la loi sur les fortifications; je lui ai dit que je voterais contre. Il m'a dit : « Militairement, je n'y connais rien; mais financièrement, cela sera bien cher. « Je lui ai dit que le favoritisme parlementaire perd le pays, qu'il n'y a plus de carrières possibles, du moment que, dans le militaire, par exemple, les services dans les Chambres l'emportent pour l'avancement sur les services auprès des troupes.
11. — Le maréchal Soult a apporté la loi des fortifications à la Chambre des pairs; il a annoncé qu'il veut maintenant tout à fait cette loi.
Il y avait beaucoup de monde ce soir à la réception du maréchal Soult; il exige maintenant, et avec raison, que les militaires se présentent chez lui en uniforme.
13. — Le préfet de la Seine, comte de Rambuteau. reçoit les samedis; j'ai vu pour la première fois les magnifiques bâtiments de l'Hôtel de ville, construit sur le quai pour la préfecture. L'ameublement est d'un luxe incroyable. Un conseil municipal élu peut seul faire une pareille dépense; s'il avait été nommé par le pouvoir, il eût été en butte aux cris et aux diatribes.
Le général Changarnier m'écrit d'Alger, du 2 février :
I Le changement de gouverneur est une faute grave, une double faute. Puisque M. le maréchal Valée déplaisait, il fallait le rappeler, lorsque les premiers malheurs de la guerre l'avaient rendu odieux à la population et lui avaient enlevé une partie de la confiance de farmée. On a attendu que les circonstances et le mérite très réel de l'homme lui eussent ramené l'opinion. Il part dans des conditions très heureuses pour lui.
I Je croyais le gouvernement du Roi intéressé à retarder autant que les tendances parlementaires le lui permettraient, la déconsidération de l'armée ; mais il la hâte en mettant à notre tête l'homme de Blaye, l'homme du procès Brossard, le ridicule auteur de tant de harangues grotesques L'Empereur s'étant servi, pour arrêter le Pape, d'un certain général Radet, il fit de ce dernier un inspecteur de gendarmerie; on
n'en entendit plus parler. Bien que vivement blessé de cette atteinte aux convenances, bien que je n'ignore pas qu'un général en chef déteint jusqu'à un certain point sur ses lieutenants, je n"iaiite pas l'exemple des généraux Duvivier et Bellonnet, qui demandent à rentrer en France, et de beaucoup d'autres dont M. le maréchal Valée a refusé d'accueillir la même demande. Il n'a tenu qu'à lui d'entraîner à sa suite la très grande majorité des officiers généraux employés ici. »
14. — J'ai vu M. le duc d'Orléans; il m'a fait asseoir pour causer plus à notre aise. Le prince m'a raconté qu'il avait sauvé trois fois le maréchal Valée. — La Chambre, m'a-t-il dit, a proclamé le général Bugeaud le plus grand général de l'époque; ce qui a été au moment d'empêcher sa nomination en Afrique, c'était la crainte qu'il ne se perdît dans cette difficile mission et qu'on ne fût par là privé des grands services qu'on attend de lui, dans le commandement de nos armées sur le continent.
Duc d'Orléans. — Nous sommes en ce moment fort occupés de la réserve; nous ne sommes pas d'accord, le maréchal Soult et moi. Il voudrait immobiliser les 3" bataillons dans chaque département qui fournirait au même régiment. On ne peut à cet égard agir en France comme en Prusse, et cela aurait de grands inconvénients.
Général Gastellane. — Je partage l'opinion de Votre Altesse Royale; les soldats du même département prendraient un esprit de province; les complots y seraient plus faciles. On en a reconnu l'inconvénient dans les légions.
Duc d'Orléans. — Comme il faut transiger, je lui ai proposé de prendre la première partie des quarante mille hommes pour huit ans; sur celle-là on choisira tous les hommes pour les armes spéciales; le reste seulement sera placé dans l'infanterie pour huit ans; on la complétera avec la deuxième portion du contingent; celle-là n'y passerait que trois ans.
Général Gastellane. — Je suis parfaitement de l'avis de Votre Altesse Royale. On se lasse beaucoup, dans les populations et dans les troupes, du favoritisme parlementaire.
Duc d'Orléans. — Je le crois bien, dans les troupes, mais