‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 133 sur 231 · CHAPITRE VIII. — FEVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. — FEVRIER

je ne pensais pas que cela gagnât les populations; au reste, vous avez été à portée de l'examiner.

Général Castellane. — Oui, monseigneur. Je compte parler à la tribune du favoritisme parlementaire, beaucoup plus nombreux et moins éclairé que celui de la Cour. Ce qui est arrivé au général La Maisonfort est incroyable. Cela pouvait s'appeler un choix heureux; il était bon pour les troupes, il était en outre convenable pour ses relations avec la famille royale; il aurait su lui rendre ce qu'il lui devait, ce qui ne pouvait (-Hre que d'un bon exemple, car beaucoup pèchent sous ce rapport par ignorance.

Duc d'Orléans. — Je suis de votre avis; c'était le choix du Roi. M. de La Maisonfort n'y songeait pas. Sa Majesté pensait qu'aj'ant de fréquents rapports avec le commandant de Versailles, il pouvait prendre un général qui lui fût agréable.

Général Castellane. — Lors du voyage de Votre Altesse Royale à Perpignan, je rassemblai les officiers généraux et supérieurs, pour leur faire la théorie sur la manière d'écrire à Votre Altesse Royale. La manière dont cela fut reçu me prouva leur envie d'apprendre. Peut-être d'un autre s'en seraient-ils moqués; ils m'ont, au lieu de cela, beaucoup remercié. Pour les troupes, il est bien nécessaire de s'en occuper sérieusement; il ne faut pas oublier qu'en 1830 les troupes n'obéirent pas aux officiers généraux, parce qu'elles ne les connaissaient pas. Le pouvoir doit trouver de la force dans les troupes. A Perpignan, l'exemple de leur obéissance fait que les autorités civiles sont obéies et respectées.

Duc d'Orléans. — Que comptez-vous faire maintenant?

Général Castellane. — Retourner dans deux mois à mon petit commandement.

Duc d'Orléans. — Je vous voudrais premier inspecteur général d'infanterie, centralisant le travail des autres inspecteurs généraux.

Général Castellane. — Au reste, monseigneur, quelque petit que soit mon commandement, tant que je servirai, ce sera toujours avec le même zèle et le même dévouement.

Duc d'Orléans. — Nous sommes bien embarrassés pour les

sous-lieutenants; il faut qu'on augmente l'École militaire.

Général Castellane. — Oui, monseigneur; Finstruction devient chaque jour plus rare dans l'armée. Je suis maintenant très embarrassé pour mes propositions d'officiers supérieurs; je n'ai pu dans le 25° léger, sur six capitaines d'élite, en avoir que cinq sachant l'orthographe, et sur ce nombre deux font des fautes. Sur dix capitaines venus des autres régiments, deux seulement la savent.

20. — J'ai eu une grande prise avec M. Thiers au sujet des fortifications. Je crois véritablement qu'il se persuade parfois qu'il est un militaire d'un grand génie. Son grand cheval de bataille est de dire que les carlistes votent contre les fortifications, que ceux qui votent contre sont des carlistes, même M. Pasquier, parce que, outre les carlistes, il y a des demi, des quarts de carlistes; que lui est un homme de Juillet, et que c'est parce qu'il veut qu'on continue à jouir des bienfaits de Juillet qu'il veut les fortifications; que Vauban, Napoléon étaient de son avis, et qu'avec ceux-là on peut se passer de l'avis des autres militaires. Je n'en ai pas moins vivement soutenu mon thème, que l'enceinte de Paris affaiblirait nos moyens de défense sur la frontière.

22. — La curiosité m'a entraîné, ce soir lundi gras, au bal de l'Opéra; depuis dix ans, je crois, je n'y avais mis les pieds. Le lundi et le samedi sont les deux jours où y vont les femmes de bonne compagnie; s'il y en avait, aucune de celles-là ne m'a adressé la parole. J'ai été accosté seulement par des masques de moyenne vertu ou des demi-castors. Je m'y suis ennuyé; ce qui m'est, au reste, presque constamment arrivé au bal de l'Opéra. Je n'y suis pas moins resté jusqu'à quatre heures du matin, parla paresse de m'en aller.

L'aspect du bal est plus gai qu'autrefois. On n'y voyait seulement que des dominos noirs; maintenant il y a une foule de costumes de caractère et des danses d'un fort joli effet, dans cette immense salle; précédemment on n'y dansait pas. Sous ce rapport il y a amélioration, mais ce bal a peut-être aussi perdu sous le rap[)ort des intrigues. Lorsque toutes les femmes étaient en domino, il était bien plus facile à celles de bonne

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