CHAPITRE VIII. — MARS
compagnie de rester inconnues. Les masques les plus distingués qui m'aient parlé sont des femmes qui étaient l'année dernière au souper de Jules de Castellane, à la suite de la représentation de la Renaissance.
28. — J'ai dîné chez le Roi, il y avait cinquante personnes; il y avait quelques députés, un grand nombre de pairs. Le Roi les a prêches, après le dîner, sur les fortifications; je me suis esquivé adroitement pour ne pas être pris à partie sur ce chapitre; il est inutile, n'étant pas de son avis, d'entrer en discussion avec Sa Majesté.
Mme la duchesse d'Orléans a causé assez longuement avec moi sur la reine Christine et sur l'Espagne.
1" mars. — Je suis lié depuis de longues années avec Tiburce Sébastiani, je l'ai connu à son début au service. 11 m'a reproché d"avoir rayé du tableau d'avancement un sergent du 13° de ligne, incapable, qui ne sait pas l'orthographe; l'inspection précédente, il l'y avait mis parce que c'est son neveu. Cette raison ne m'a pas paru suffisante pour gratifier sciemment l'armée d'un mauvais officier. Le général Sébastiani a ajouté qu'il a usé de représailles en ne portant pas sur le tableau d'avancement un bon officier dont je lui avais adressé les notes; je lui ai répliqué: « Tu as mal fait, si tu l'as trouvé bon; quant à ton neveu, je l'ai trouvé incapable. Quand bien même il eût été mon fils, je n'aurais pas agi autrement. » Tiburce Sébastiani n'a aucun esprit; cette petite vengeance corse, sur un pauvre diable qui n'y peut rien, le réjouit.
2. — Le maréchal duc de Bellune est mort le 1" mars. Ce n'était pas un génie, mais un fort brave homme; il a eu de belles actions de guerre. Son père était huissier à la 3Iarche. Le duc de Bellune était entré au service en 1781, avait été musicien dans son régiment; il faisait aller le pavillon chinois. Il avait été maître d'armes sous le nom de Beausoleil.
4. — J'ai dîné chez le ministre de l'intérieur, le comte Duchâtel. Il a du mérite, dit-on, mais un air de pédantisme et une politesse froide qui n'ont rien d'aimable. Il est pris dans les épaules et a toujours l'air de réfléchir sur la valeur de sa personne. j
Le comte Jules de Castellane donne toujours des fêtes; il y dépense beaucoup, et cependant il y manque toujours quelque chose. Il a inventé de se faire protecteur d'une académie littéraire de femmes dont Mme Gay est un des principaux membres; l'élection d'une présidente a été un motif de division entre ces dames; puis les rivalités s'en sont mêlées, et le moderne Richelieu a été forcé de dissoudre son académie.
Les femmes portaient d'énormes manches (gigots). La manche plate l'emporte décidément cette année sur la manche large; les gants courts sur les gants longs. Au bal, les manches courtes ont quelques bouillons, les bras sont nus.
5. — J'ai été parler du général de La Maisonfort au maréchal Gérard, qui est toujours souffrant, et je suis bien certain maintenant que c'est lui qui est cause de sa révocation de Versailles.
Je lui ai dit : — M. de La Maisonfort, officier des gardes du corps, a toujours été particulièrement poli pour Mgr le duc d'Orléans, qui, devenu roi, ne l'a pas oublié; dès 1832 il a demandé à être employé. Je le connaissais peu, lorsqu'on J838 il me fut envoyé pour commander une brigade de ma division. Nommé par le Roi, il devait être et il fut bien reçu. Militaire ferme et actif, il a appris du métier ce qu'il ne savait pas. Lors de la dissolution de la division active, il a été nommé à Versailles, destination qui a été révoquée sans qu'il y eût même été. Il ne mérite certes pas ce traitement.
Le maréchal Gérard. — Je trouvais que depuis quelque temps on suivait un système fâcheux pour la révolution de Juillet; on fait trop pour les ralliés. Les nominations de .MM. de Castelbajac,La Hitte me déplaisaient; on venait m'en parler de tous les côtés; je fus trouver une personne (1) pour ([u'elle dît au Roi que je trouvais qu'on suivait un système I àcheux pour la révolution de Juillet, que je ne voulais pas faire d'opposition au Roi, dont j'étais l'ami, amitié dont je n'abusais pas, mais que je me retirerais à la campagne si on continuait.
(1) Cette personne, c'était le noinistre de l'intérieur Duchâtel, avec lequel il était en rapport, comme commandant de la garde nationale de Paris. (Note du maréchal.)