CHAPITRE VIII. — MARS
Général Castellane. — Il ne s'agissait pas d'avancement, monsieur le maréchal, mais d'une destination. M. de La Maisonfort, ayant ses lettres de service, ne devait pas être révoqué sans avoir même rejoint.
Maréchal Gérard. — Que vous en a dit le maréchal Soult?
Général Castellane. — Il n"a pas voulu m'écouter; alors j'ai pris le parti de me retirer.
La conversation a continué ensuite sur la nomination du général Bugeaud; je lui ai parlé de ses services et je lui ai donné des détails sur le procès du général Brossard. Le maréchal Gérard s'est montré complètement de mon avis, et il n'approuve pas plus que moi la nomination du général Bugeaud au gouvernement de l'Afrique.
J'ai été à un concert chez la baronne de Pontalba, où se trouvaient toutes les sommités de la musique : Mmes Grisi, Dorus, Lablache, Tamburini, Rubini, etc. Tout le monde en était dans l'enchantement.
16. — Tournée des ministres de la rive droite. Il n'y avait à l'intendance de la liste civile que Mme de Montalivet. Son mari était à l'assemblée des créanciers du notaire Lehon, frère de l'ambassadeur de Belgique en France, qui vient de faire une faillite de cinq millions. Il est arrêté et sera probablement traduit aux assises; il a trompé indignement une foule de ses clients.
Les notaires ne sont pas maintenant à Paris plus sûrs que les banquiers; un notaire faisant banqueroute était autrefois chose inconnue à Paris. Le prix excessif des charges l'explique un peu : ils sont forcés en quelque sorte pour se libérer de faire d'autres affaires que celles du notariat.
17. — A peine convalescent de la grippe, me voilà repris de plus belle, avec Taide, il faut bien le dire, de notre grajid référendaire le duc Decazes, qui nous fait geler dans notre nouvelle salle. On n'a pas été encore en nombre pour voter une loi; ce qui n'arrivait jamais avant iS30, lorsque la pairie était héréditaire. Je suis persuadé que le froid de la salle contribue au peu d'empressement de beaucoup de membres.
19. — J'ai été à l'abattoir de Grenelle voir le puits artésien,
OÙ l'eau jaillit avec une grande violence; elle est trouble, grâce au sable qu'elle détache en jaillissant; elle ne s'élève jDoint au-dessus du sol.
23. — La discussion sur les fortifications s'est ouverte à la Chambre des pairs par un discours du duc de Broglie, au nom de la minorité de la commission, contre l'amendement, et il a fait longuement de grands calculs ; il a la voix claire, beaucoup d'aplomb.
24. — La passion du maréchal Soult pour la tribune est décidément malheureuse; jamais son accent albigeois n'avait été plus en valeur qu'aujourd'hui. Comprendre quelque chose à son langage était chose difficile; probablement lui-même ne se comprenait pas; il a fait de l'hérésie constitutionnelle à plaisir; suivant lui, les fortifications de Paris tiendraient lieu de cent cinquante mille hommes; celles de Lyon, de cent mille hommes.
25. — Le 25 mars, je suis monté le premier à la tribune et j'ai prononcé un discours dont voici les principaux passages : « Messieurs, le projet de loi tel qu'il est ne me parait bon, ni militairement, ni politiquement.
« Paris avec une enceinte, vous disent ses partisans, serait imprenable, parce qu'il ne serait pas attaqué; on avoue cependant que, si on l'assiégait, sa défense ne pourrait pas être longue. Un ennemi ne fait pas ordinairement ce qui est le plus commode aux troupes qui lui sont opposées; Paris fortifié sera, au contraire, le point de mire de toutes les coalitions.
« Si, ce qu'à Dieu ne plaise, les armées étrangères parvenaient à fouler le sol français et à se rapprocher de la capitale, la dévastation des environs, hors de la portée des murailles, serait une ressource pour elles. Il faut leur créer des obstacles plus éloignés; je conçois des forts à une certaine distance, servant de point d'appui aux troupes agissantes.
« La défense de l'enceinte sera, dit-on, confiée à la garde nationale; je ne mets pas en doute son patriotisme, mais en 1814 peu de gardes nationaux sont allés à la barrière. On ne peut attendre d'hommes réunis à leurs familles la même