‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 136 sur 231 · CHAPITRE VIII. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. — MARS

abnégation que de soldats qui en sont séparés. Figurezvous trente gardes nationaux rapportés dans une rue avec des bras ou des jambes emportés, les cris des femmes et des enfants; dans les places assiégées, la population est ce qui donne le plus d'embarras; on fait sortir les bouches inutiles, cela ne serait pas praticable à Paris: les gens riches l'abandonneraient, la ville resterait livrée à la dernière classe de la société, à des chances d'émeutes et de collisions de tout genre.

« On prétend qu'on trouverait moyen d'approvisionner cette immense ville; on ne pourrait pas empêcher le renchérissement des denrées, l'accroissement de la misère par le défaut de travail et les épidémies, suite ordinaire des déroutes.

>: Après une bataille perdue sur la frontière, l'idée des soldats d'un refuge assuré à Paris affaiblirait nos moyens de résistance et deviendrait funeste; beaucoup ne penseraient plus qu'à y courir au plus vite.

<( La France a trente-trois millions d'âmes; le génie du Français le porte à la guerre offensive, c'est à l'idée de celle-là qu'il faut l'accoutumer; chaque nation a le sien. Les Espagnols, au contraire, à peine couverts d'un pied de muraille, se défendent à outrance et se persuadent qu'ils sont à l'abri.

« Je conçois des fortifications à Charenton, à Saint-Denis, au mont Valérien, etc. Le mur d'octroi est suffisant avec la garde nationale pour empêcher les traînards d'entrer dans la ville. Dans le cas où les armées étrangères arriveraient sous Paris, les hommes les plus valides de la garde nationale auraient déjà été mobilisés.

I Les uns, dit-on, comptent trouver dans les fortifications un appui contre l'émeute; d'autres, au contraire, y voient un appui pour elle. Je ne demanderai pas qui l'on trompe; peutêtre les uns et les autres se trompent.

« Sûrement des places fortes sont nécessaires; mais il ne faut pas leur accorder la priorité sur les armées actives. Donnons à. nos troupes une bonne et solide instruction.

« L'honorable général Pelet a dit hier que, dans le cas où Paris serait sans remparts, il comptait pour sa défense sur les passions populaires. Les passions populaires, messieurs, n'ont jamais engendré, n'engendreront jamais que le désordre; quant aux gardes nationales, on se tromperait fort si l'on croyait qu'elles peuvent tenir lieu de troupes de ligne. Il serait fâcheux que cette opinion s'établît dans la nation. Les gardes nationales peuvent être un puissant auxiliaire des troupes de ligne; mais un ancien ministre, un administrateur éclairé, a dit hier à cette tribune que la qualité des soldats suppléait à la quantité; c'est une vérité dont il faut se pénétrer.

« M. le président du conseil a dit hier qu'il regardait les fortifications de Lyon comme valant cent mille hommes, et celles de Paris comme en valant cent cinquante mille. C'est une évaluation comme une autre, mais dans une guerre offensive, et c'est celle-là qui est dans le génie de notre nation, nous n'aurons pas ce nombre d'hommes en ligne, et même les fortifications de Paris vous forceront à y laisser une armée qu'on trouvera en moins le jour d'une bataille sur la frontière. Mon Dieu f on peut entasser des millions sous des moellons, et un pays n'est pas défendu s'il n'y a rien derrière. Un grand homme de guerre a dit que, de tous les remparts, le meilleur était celui d'hommes. Je crois que le grand Frédéric avait raison. »

1" avril. — Il me revient à l'esprit une ancienne histoire du docteur Portai, mort à quatre-vingt-douze ans, il y a quelques années. Je me rappelle toujours avec plaisir ce type de grand médecin de l'ancien régime. Avant la Révolution, il était médecin de la duchesse de Chabot. Un jour qu'elle était au lit, sa femme de chambre avait laissé une de ses chemises sur un fauteuil. Dans ce temps-là, on portait des culottes à brayettes dont M. Portai a conservé l'usage jusqu'à sa mort et qui sont redevenues à la mode en ce moment. Assis sur cette chemise, il se persuada que c'était la sienne qui sortait de sa culotte. Le voilà mettant son chapeau devant la brayette et travaillant de toutes ses forces à faire entrer le plus décemment possible

Page 1