CHAPITRE VIII. — JUIN
pereur; puis un M. Bertrand de Novion, pressé par MM. .Mounier et Siméon, le premier son compatriote du Dauphiné, avoua qu'il en était l'auteur, disant que cela lui avait été d'autant plus aisé, qu'au retour de l'île d'Elbe il n'avait pas quitté le cheval de l'Empereur, de Grenoble à Paris, et qu'il avait beaucoup causé avec celui-ci; ce dernier fait était vrai. MM. Mounier et Siméon s'intéressèrent vivement à un homme d'autant de talent et lui firent donner une recette particulière très importante. Un Genevois, M. de Châteauvieux, ami de Mme de Staël, homme très spirituel, auteur des Lettres de Saint-James et d'un Voyage agricole en Italie, en était le véritable auteur.
M. Eynard avait fait en 4815 une brochure pour expliquer la politique de TEmpereur. Louis XVIII le sut; craignant tout ce qui avait trait à l'Empereur, il envoya M. de Richelieu pour lui acheter son manuscrit. M. Eynard refusa de le vendre, en promettant de ne pas le publier.
M. de Châteauvieux, ami de M. Eynard, apprit ainsi la déplaisance que le Roi témoignait pour toute publication de l'Empereur ou sur l'Empereur. Son fils était officier dans la garde royale; craignant de lui faire du tort en s'avouant l'auteur du Manuscrit de Sainte-Hélène, il s'en fut en Angleterre, envoya son manuscrit par la petite poste à Murray; celui-ci, en homme d'esprit, sentit l'importance de cette publication; il l'imprima en toute hâte et adressa le premier exemplaire à lord Castlereagh. Ce ministre, après l'avoir lu, l'envoya au duc de Wellington qui était à Paris; il l'apporta chez Mme de Staël où il dînait; on se mit à le lire tout haut; on ne peut s'imaginer l'engouement et les transports excités par cette lecture. Vers dix heures, M. de Châteauvieux revenant d'Angleterre força la porte de Mme de Staël et entra pendant cette lecture de son ouvrage. Il eut pendant vingt-cinq ans la constance de n'en pas parler, jusqu'en 1830, par prudence, depuis, en vérité, par insouciance du véritable talent; une fois pourtant il en convint; aussitôt sa famille d'en tirer gloire et juste vanité.
M. de Châteauvieux est mort d'une paralysie, il y a quatre
ans, en allant à Broglie; son gendre, M. Naville, ancien syndic de Genève, vient de faire revenir de Londres le manuscrit qui était chez le libraire Murray et l'a déposé chez Mme de Castellane pour qu'on pût s'assurer de la vérité du fait. Quant à M. Bertrand de Novion, le bonhomme Siméon, qui n'a que quatre-vingt-douze ans, a été lui demander compte de tout cela; il a répondu : « On avait commencé par dire que le manuscrit était de moi; j'ai eu la faiblesse d'en convenir, il n'a jamais été mon ouvrage. » Il a avoué, en un mot, qu'il a menti pendant vingt-cinq ans.
9. — M. le duc de Doudeauville (La Rochefoucauld), né le 2 avril 1765, est mort le 3 juin; il était mince, faible, d'une figure douce, fort poU; il cessa, après la révolution de Juillet en 1830, de siéger à la Chambre des pairs; il se démit de la pairie le 15 janvier d832. M. Doudeauville était religieux et bienfaisant; honnête homme de peu d'énergie, il était président d'une foule de sociétés de charité. Il a envoyé aux journaux, le 2 juin, veille de sa mort, une lettre dont voici les principaux termes :
« Mon testament de cœur.
a Monsieur, je confie ce triste écrit à votre obligeance plus d'une fois éprouvée et toujours appréciée.
« L'indulgente bonté de mes concitoyens m'a appelé à Paris et dans mon département à plus de trente places. On a même daigné m'admettre dans les sociétés savantes d'Amérique, du Danemark, etc. Prêt à les quitter, ainsi que la vie, je ne peux garder le silence, et dans Tétat où je suis je ne peux témoigner à chacun ma vive gratitude, sentiment si doux, si sacré pour moi.
« J'ai donc recours aux journaux, qui m'ont toujours témoigné tant de complaisance et que je ne fatiguerai plus.
« J'exprimerai en même temps cette reconnaissance à bien d'autres; ce sont mes dernières paroles, on me les pardonnera. Cette reconnaissance doit être, et est bien étendue, ainsi que sa manifestation.