CHAPITRE VIII. — JUIN
« Elle est pour les sociétés qui m'ont constamment montré tant d'intérêt.
« Elle est pour toutes les classes, pour tous les partis, pour toutes les opinions, dont l'indulgence m'a sans cesse vivement pénétré.
« Elle est pour tous les hommes en place, qui, depuis 1830, me sachant vieux royaliste, mais voyant en moi un véritable ami de mon pays, ont généreusement secondé mes faibles efforts pour être utile, car être utile a toujours été ma passion dominante, en maladie comme en santé.
ï Charles X me disait un jour, à ma grande surprise, je l'avoue : « Vous avez de l'ambition, beaucoup d'ambition... t celle de faire du bien, s II ne se trompait pas.
« Elle a été le roman de ma vie comme je voudrais qu'elle en eût été Thistoire.
a J'offre ma vie de toute mon âme en ces derniers moments à ce Dieu qui m'a toujours comblé de ses dons, et je meurs tranquille, reconnaissant et digne d'envie. »
20. — Le colonel Garnier, directeur de l'artillerie à Perpignan, ayant atteint soixante ans, vient d'être mis en retraite. Il était encore physiquement fort en état de remplir ses fonctions; c'était un excellent officier que je regrette. Les limites d'âge ne sont venues que de la faiblesse du gouvernement, qui n'osait mettre en retraite les officiers devenus incapables de remplir leurs fonctions. Tel homme ne peut plus à quarante ans faire la guerre, tandis que tel autre, à soixante, en est très capable. L'abus était grand, le remède est mauvais; mais puisqu'il est impossible qu'un ministre de la guerre ait la force d'élaguer des cadres les inutilités, je suis forcé d'avouer que ce remède vaut mieux que rien.
28. — Le duc de Praslin est mort le 28 juin, à l'âge de soixante-trois ans; il laisse une grosse fortune. Il était d'une avarice sordide, comme feu son père;*il a laissé tomber en ruine, faute d'entretien, le beau château de Vaux-Praslin, près de ]\Ielun, bâti par le surintendant Fouquet. Lorsque le duc de Praslin venait à Paris, il prenait la diligence, et encore
les places à meilleur marché. Il était toujours fort pauvrement vêtu; on disait, à la Chambre des pairs, que M. Villemain et lui se disputaient le prix de saleté.
Le duc de Praslin, se voyant perdu sans ressource, a débattu lui-même le prix de son enterrement avec les pompes funèbres. Ce trait d'avare a échappé à Molière.
d4 juillet. — Le Courrier du Midi m'apporte de singulières nouvelles de Toulouse. M. Mahul, directeur de la police, avait été nommé préfet de la Haute-Garonne, en remplacement de M. Floret, créature de M. Thiers, qui avait autorisé la suspension du recensement, et qui n'avait pas empêché l'élection du député Joly, de l'extrême gauche.
Dès que M. Mahul, beau-frère du vicomte Dejean, le doctrinaire, est arrivé à Toulouse, il y a eu des rassemblements; on lui a donné un charivari, La troupe a pris les armes; les rassemblements se sont dispersés pour se reformer plus tard; quelques coups de baïonnette ont été donnés le 12. Le général Saint-Michel a consenti à laisser relever les postes de la préfecture et de la prison par la garde nationale, et M. Mahul a été obligé de se sauver hier, ses jours étant menacés. Le général Saint-Michel a cédé aux manifestations du peuple en disant qu'il ne voulait pas verser de sang; les gens arrêtés pour avoir pris part aux troubles ont été mis en liberté. Le procureur général Plougoulme a aussi été forcé de se sauver; les délégués du peuple ont visité ses appartements pour s'assurer de sa fuite.
iO. — Toulouse est toujours dans le même état; la garde nationale, non habillée, occupe les postes; la plupart sont en bourgeois avec d'énormes bouffettes tricolores à leurs chapeaux ronds.
J'avais concentré deux bataillons du 47» à Perpignan dans la prévision qu'on me demanderait des troupes. Une ordonnance de gendarmerie est venue m'annoncer que le général Saint-Michel, d'après les ordres du ministre de la guerre, me réclamait deux bataillons; ils sont partis immédiatement; ils arriveront à Toulouse le 19, faisant en quatre jours une route qui en demande neuf ordinairement.