CHAPITRE IX. — MARS
qu'il était enchanté qu'il l'eût mis dans le cas de le rappeler. Le Roi m'a parlé de son intérêt pour la reine Christine, m'a demandé si je la connaissais; ce à quoi je lui ai répondu que je l'avais reçue à son débarquement; il s'en est souvenu, et qu'elle avait été contente de moi.
Cette conversation est vraiment fort curieuse et prouve à quel degré le Roi craint la guerre. Avec les Espagnols, on n'obtient jamais rien qu'avec de la fermeté; ils prennent la longanimité pour de la peur. Le Roi est secondé dans ses vues par le prince de Metternich, qui est aussi un vieillard et qui veut aussi terminer sa vie en paix.
A cet égard, M. Mole me racontait une anecdote curieuse sur le Roi. Lorsqu'il s'agissait d'intervenir dans les affaires d'Orient, le Roi lui dit qu'il contiendrait les puissances : « Mais comment ? — Mon cher comte, en faisant comme cela ! » Et il se croisa les bras.
2H . — J'ai été faire ma cour à la reine douairière d'Espagne, Marie-Christine, qui a acheté une fort belle maison, rue de Courcelles. Il est impossible d'être plus aimable qu'elle ne l'a été pour moi; elle m'a fait asseoir à côté d'elle sur un canapé. Nous avons longuement causé sur l'Espagne, sur son état actuel et sur ses chances d'y revenir. Elle est pleine d'esprit, l'expression de sa figure est charmante; il est vraiment malheureux que sa taille soit entièrement gâtée par son embonpoint.
i" mars. — Le maréchal Valée, à la Chambre des pairs, m'a exprimé ses regrets de ce que je ne suis pas resté en Afrique; je lui ai répondu que je ne l'eusse jamais quittée si j'avais eu une division réelle. « Je n'avais, lui dis-je, monsieur le maréchal, qu'un maréchal de camp; il était en communication avec vous, recevait vos ordres directement, et cette position n'était pas convenable pour un lieutenant général. »
Le maréchal Valée. — Je vous aurais donné le commandement de Constantine.
Le général Castellane. — Je serai toujours charmé, monsieur le maréchal, d'avoir une division sous vos ordres, le cas échéant; mais je n'en avais pas une à Bône.
268 JOURNAL DU MxVRECHAL DE CASTELLANE.
Nous avons terminé la conversation par un écliange de paroles obligeantes.
J'étais invité à dîner par le bon et brave lieutenant général Wolf au cercle du boulevard 3Iontmartre. Ils sont six cents membres; ce cercle est magnifique, et on y fait bonne chère. Ils sont là je ne sais combien de pairs et de députés, quarante généraux qui parlent batailles à en mourir d'ennui; mais cela les amuse. Le général Wolf fut, en 1818, mon inspecteur à Pontivy, où je commandais le 5" de housards; j'eus à m'en louer alors, et nous avons toujours été depuis en excellentes relations.
2. — J'ai été ce soir chez 31. Thiers, où j'ai retrouvé Mme Dosne, qui tenait le dé de la conversation au milieu de quelques affidés de la maison, le comte d'Argout et quelques autres. Mme Thiers était nonchalamment dans un fauteuil, et sa sœur, qui est jolie et fort grande, était sur le canapé du milieu. M. Thiers dormait au fond de la seconde pièce sur un divan. Mme Dosne l'a fait réveiller pour qu'il vînt me voir. II désire avoir communication, jjour son histoire de Napoléon, de quelques-uns des faits rapportés dans mes mémoires; je le lui ai promis. Je l'ai trouvé fort engraissé, et, comme il est très petit, l'embonpoint ne lui sied pas.
J'ai été à une représentation du théâtre du comte Jules de Castellane; beaucoup de monde comme à l'ordinaire, société mêlée, selon l'usage; on jouait Don Sanche d'Aragon^ la Gageure imprévue et Valérie. Mlle Naptal Planât, fort jolie, assez grande, pleine d'intelligence, élève de Michelot, a eu un grand succès dans le rôle de Mme de Ciainville, de la Gageure imprévue ; elle va débuter au Théâtre-Français *dans les rôles de Mlle Mars. Le rôle de Julie a été bien joué par Mlle Bonval.
Mme Gay, directrice du théâtre du comte Jules de Castellane, n'a pu, à cause de la mort de sa fille, Mme O'Donnell, assister aux représentations de cette année; elle y figure souvent en qualité d'auteur et d'actrice. Mme Gay traite Jules de Castellane comme un chien; elle mène tout le monde à la baguette;' aussi le comte de Feraudy, qui fait les honneurs et