CHAPITRE IX. — MARS
ordonne dans la maison, se réjouit publiquement du deuil de Mme Gay, qui les prive de sa présence.
8. — Ce soir, chez le Roi, j'ai causé assez longuement avec le ducd'Aumale.
« Je ne découche jamais, m'a-t-il dit, de Courbevoie (1). Je m'occupe constamment de mon régiment; les officiers du 17* léger se plaisent à dire que, s'ils ont mieux valu que d'autres en Afrique, ils le doivent à l'instruction et aux habitudes militaires que vous leur avez données. Je travaille à mettre le 17» léger sur un pied de guerre qui puisse contenter même le général Castellane. »
J"ai revu aujourd'hui le fameux Ouvrard, que je n'avais pas ■aperçu depuis vingt-cinq ans; il a soixante-douze ans et s'en réjouit, car il ne peut plus, d'après la loi, être arrêté par ses créanciers; il est parfaitement conservé au moral et au physique; il se dispose à partir pour Toulon, ayant des entreprises avec la marine, pour des bois, dans les Basses-Alpes. C'est toujours l'homme aux grandes entreprises; si la Régente n'était pas tombée, nous a-t-il dit, il relevait sa fortune et était au moment de procurer un emprunt de quatre cents millions à l'Espagne, moyennant la garantie des Philippines, qui auraient été remises en dépùt à la Belgique. Il avait des pouvoirs du roi des Belges pour traiter.
Ouvrard me paraît fort bas en ce moment; c'était vraiment un homme de grande intelligence, mais il ne savait pas suivre les spéculations; il se ruinait toujours avant de les avoir terminées, après avoir gagné des millions au début. Toujours galant, il est arrivé avec des bonbons pour les dames; on le sait un homme sans foi ni loi, il n'en est pas moins très séduisant.
17 . — Le comte Jules de Castellane était venu me convier, avec le baron Crespy Le Prince, ancien capitaine d'état-major, qui est peintre, et de plus auteur, à une lecture d'une chronique dont le héros est Boniface de Castellane, vicomte de Marseille. Le baron Crespy Le Prince est un complaisant de
(1) Le 17« léger, dont i! était colonel, était à Courbevoie. [Note du marédial.)
Jules de Castellane; il fait en son honneur des feuilletons dans les journaux, qui probablement coûtent quelque chose à Jules. Je suis arrivé à trois heures précises, qui était l'heure fixée. Je me suis bientôt convaincu que j'avais mis trop d'empressement. On a d'abord attendu Jules de Castellane pendant trois quarts d'heure, pendant lesquels on a admiré un tableau de Mme Crespy Le Prince. J'ai cru qu'on allait commencer; pas le moins du monde. Il arrivait toujours quelques personnes, hommes et femmes. Le baron Crespy Le Prince a invité, en attendant, les auteurs qui étaient là, à dire de leurs vers. M. de Feraudy a commencé, puis Mme des Essarts a lu une pièce de vers couronnée l'année dernière par l'Académie et intitulée la Fille de rémigré. Tout cela, suivant l'usage des sociétés de lecture, a été couvert d'applaudissements. Je commençais à m'impatienter, et j'ai fait dire à M. Crespy Le Prince que j'étais forcé de m'en aller à cinq heures. Un M. de Jailly, homme d'esprit, rédacteur de la France, l'a prévenu aussi qu'il y avait nécessité pour lui d'aller à cinq heures corriger les épreuves du journal. A quatre heures et demie, on s'est encore amusé à tourner de mauvais gâteaux. Il y avait une trentaine de personnes, hommes et femmes. Nous étions sans feu. Mme Crespy Le Prince, trouvant qu'on étouffait (je crois qu'elle était seule de son avis), avait fait ouvrir les fenêtres, de sorte qu'au positif on gelait. M. de Jailly, mon voisin, le trouvait comme moi, disant que passe encore pour être sans feu, mais que la fenêtre ouverte, c'était beaucoup trop. Enfin le baron Crespy Le Prince a commencé la lecture de la chronique, qui m'a paru, quoique les Castellane y fussent en valeur, une œuvre fort médiocre. Il y a, entre autres, cette phrase : « Les femmes seules savent procurer les petites aises. »
A cinq heures, il a eu fini; il a été couvert d'applaudissements et abîmé de compliments, suivant l'usage. Mme la baronne Crespy Le Prince a alors annoncé à la société qu'on allait faire de la musique; je lui ai témoigné mes regrets de ne pouvoir rester. Jules a pris le prétexte de me ramener pour me suivre. Je suis sorti morfondu, enchanté d'être dehors et d'en avoir fini de cette ennuyeuse matinée; je