‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 158 sur 231 · CHAPITRE IX. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. — SEPTEMBRE

OÙ je me suis occupé du dépôt du \0' de ligne et des compagnies du 44".

Je me suis arrangé pour arriver aujourd'hui à Saint-Amansla-Bastide,à deux heures. Je me suis rendu à pied, en un quart d'heure, au château de Soultberg. J'ai trouvé Mme la maréchale Soult; M. le duc de Dalmatie était à la promenade. A son retour, il a paru satisfait de me voir et n'a pas voulu me laisser repartir ce soir, comme j'en avais le projet. Je me suis installé dans ma chambre. M. le maréchal Soult est venu m'y voir avant le dîner; nous avons causé Espagne et effectifs. Il m'a parlé de la difficulté de pourvoir au service intérieur, avec les soixante-quinze mille hommes qui sont en Afrique, alors que l'effectif fixé par les Chambres pour ce paj-s est de soixante mille hommes. Je lui ai fait observer qu'il n'y a pas dans la cavalerie assez d'hommes pour le nombre des chevaux; il le sent bien, mais la Chambre ne veut pas voter plus d'hommes, et avec les exigences de l'artillerie et du génie, il en resterait trop peu pour l'infanterie.

Le maréchal m'a montré son château, qui est très bien meublé et fort confortable. Au moment du dîner sont arrivées Mme Guiraud, nièce du maréchal, sœur du général Galinier, mise fort simplement avec un bonnet, et Mlle Sophie Soult, sœur du maréchal, un peu plus jeune que lui. Elle a un bonnet rond, est grande et mince; elle est, comme Mme Guiraud, encore en deuil du lieutenant général Soult. C'est le premier crédit sur son frère;. elle dirige toutes ses affaires à Saint- Amans et dîne tous les jours à Soultberg pendant le séjour du maréchal: elle habite dans la ville. L'évêquedc Cahors, ancien curé de Saint-Amans, qui est devenu évêque de par le maréchal et Mlle Soult, et qui loge chez elle, y reste à peu près le temps du séjour du maréchal. Il n'est venu qu'après le dîner, parce qu'il avait été à Mazamet.

J'ai demandé au maréchal Soult s'il était content des rapports de M. Baldegg depuis mon départ; il m'a dit que oui. Je lui ai dit qu'il était avec moi depuis dix ans, que j'étais parfaitement content de lui, et que je le lui recommandais particulièrement.

Le maréchal Soult travaille à Soultberg depuis cinq heures du matin jusqu'à midi; il s'est réservé tout le travail de l'armée d'Afrique. On lui adresse directement les choses importantes des divisions des Pyrénées; pour celles du Nord, on les lui envoie de Paris. Il est vraiment étonnant à son âge qu'il puisse travailler autant.

14. — J'ai été faire une visite, à Saint-Amans, à Mlle Soult, qui m'a appris que le maréchal Soult avait onze ans à l'époque où leur père était mort, en laissant quatre enfants. Mlle Soult était avec l'évêque de Cahors; il est remonté dans sa chambre, et j'ai été lui faire une visite. Quand le maréchal Soult est arrivé, on a fait dire à l'évêque de descendre; je ne serais pas étonné qu'il s'occupât de sauver l'âme du maréchal. Celui-ci fait construire son tombeau à Saint-Amans; c'est là une de ses principales occupations.

J'ai pris, à neuf heures du soir, congé du maréchal Soult. Décidément il devient sourd, perd la mémoire; il a été très obligeant pour moi. sauf au moment de mon départ, car il s'est fâché poliment de ce que je partais sitôt.

16. — Je suis revenu à neuf heures du soir à Perpignan, ayant fait en huit jours cent soixante lieues de poste, inspecté trois bataillons et dépôts d'infanterie à Foix, Limoux, Narbonne, passé quarante-deux heures au château du maréchal Soult; je suis parvenu à voir tout à fond, en voyageant la nuit et en inspectant le jour.

27 . — L'amiral Roussin est venu avant-hier des eaux du Vernet à Perpignan. Il est allé hier visiter Port-Vendres. Il est enchanté de l'heureuse situation de ce lieu; il ne comprend pas qu'on ait attendu jusqu'à présent pour en faire un beau port militaire.

17 octobre. — Il y a aujourd'hui dix ans que je suis arrivé dans cette ville, pour y prendre le commandement de la division active des Pyrénées-Orientales. Je comptais alors n'y pas rester plus de trois mois et entrer en Espagne. Au lieu de cela, j'y ai usé dix ans de bonne activité de ma vie. Je n'ai pas, du reste, été inutile en Roussillon. J'y ai rétabli la tranquillité et' mis plus d'union. J'ai obtenu qu'on s'occupât enfin d"un

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port militaire à Port-Vendres et crun hôpital militaire aux excellentes eaux d'Amélie-les-Bains. J'ai aussi formé de belles et bonnes troupes: tous les régiments partis de ma division se sont distingués.

24. — Le comte de Montrond est mort à Paris, le 20 octobre, à soixante-seize ans. Du vivant du prince de Talleyrand, il passait sa vie chez lui; c'était un homme d'un esprit remarquable et fort divertissant. Il était très aimable ; il avait fait et défait plusieurs fois sa fortune au jeu. M. de Talleyrand l'avait surnommé « l'enfant Jésus de l'enfer ».

26 novembre. — La comtesse de Jarnac, seconde femme de mon grand-père, est morte à Paris, le 23 novembre 1843; elle avait quatre-vingt-dix-sept ans.

La première femme de mon grand-père, née de Pont, étant morte en couche de ma mère, le comte de Jarnac se prit d'une grande passion pour une Anglaise, 3111e Smith, et l'épousa. Elle était grande, maigre, très discrète et d'un commerce sûr; elle a toujours été d'une grande bonté pour moi et pour mes enfants.

15 janvier. — Je suis parti à une heure de Perpignan, par la neige, chose rare en ce pays. J'ai dîné à Narbonne à l'hôtel de France. Le commandant de la place, Barthélémy de la Plaine, est arrivé me faire sa visite suivant l'usage. Il nous a raconté que le maréchal Soult venait de se faire voter par le conseil municipal un terrain pour son tombeau, près de la maison du notaire dans laquelle il est né. Il nous a parlé du crédit de Mlle Soult sur le maréchal, son frère ; c'est elle, dit-on, qui commande l'escadron de dragons qui est à Saint-Amans ; elle les fait aller à la messe tous les dimanches et les a fait assister à une procession pour l'inauguration d'une statue de saint. L'évéque de Cahors travaille à la conversion du maréchal Soult, et la maréchale, toute protestante qu'elle est, ne manque pas d'aller à la messe très exactement tous les dimanches.

20. — Je suis arrivé à Paris à deux heures, n'ayant mis que quatre heures pour venir d'Orléans en chemin de fer. J'ai été chez le Roi, qui m'a reçu à merveille, ainsi que la famille royale; je ne l'ai pas trouvé vieilli, seulement un peu engraissé. Nous avons causé Espagne; il a paru très satisfait de mon espoir que l'état de choses actuel se consoliderait. Je lui ai dit que les modérés étaient maîtres de l'armée, et que je croyais convenable, lorsque la reine Christine rentrerait en Espagne, qu'elle passât par Barcelone, où elle serait accueillie avec enthousiasme. Il m'a répondu : « Vous allez la voir, la reine d'Espagne; parlez-en avec elle. »

Je lui ai dit que le seul moyen de sauver l'Espagne serait de faire épouser le duc d'Aumale à la Reine, et que c'était bien l'avis de Narvaez. Le Roi m'a répondu : « Mais le duc d'Aumale, ce serait, comme sous Philippe V, une guerre générale! » Et il m'a semblé avoir renoncé tout à fait à cette idée, tout en ne paraissant pas fâché que les Espagnols l'aient eue.

21. — J'ai vu le nouvel ambassadeur d'Espagne, Martinez de la Rosa. Je lui ai dit que la reine Christine ayant été renvoyée de Barcelone, il était convenable que Sa Majesté passât par cette ville pour retourner à Madrid. Il va insister pour le prompt départ de la reine Christine.

31. Guizot a dit ce soir, chez la princesse de Lieven, qu'il avait vu cet ambassadeur, qui croit à l'opportunité du départ de la reine Christine; que lui, Guizot, ne s'y oppose plus, et que probablement Sa Majesté se mettra en route avant la fin de la semaine prochaine.

22. — J'ai été hier au comité de l'infanterie pour le classement, par ordre démérite, des officiers proposés pour le grade supérieur. Plus je vais, plus je trouve cette mesure mauvaise; je l'ai toujours blâmée. Il appartient au ministre de la guerre de choisir parmi les candidats des inspecteurs; maintenant le rang se donne à l'élection, â la majorité des voix; on intrigue auprès des inspecteurs.

J'ai vu le ministre Martin (du Nord), qui m'a dit : « Vous arrivez, mais vous allez bientôt repartir. » (A cause de la reine Christine.)

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