CHAPITRE IX. — JANVIER
25. — J'ai dîné chez le maréchal Soult; il avait été retenu à dîner chez le Roi, et il m'a fait dire de l'attendre; à son retour, il m'a annoncé que je vais recevoir l'ordre de me rendre à Perpignan en poste pour le passage de la reine Christine.
26. — J'ai eu une audience de M. le duc de Nemours; je lui ai répété que lorsque le pouvoir représentatif se mêle de faire du pouvoir exécutif, il y a perturbation dans l'État, et que nos députés ne font pas autre chose; qu'on dit publiquement dans les chambrées que, pour avoir son congé, il faut avoir sa famille protégée d'un député ou d'un gros électeur, et que les députés rendent l'administration impossible.
29. — J'ai été faire ma cour à S. M. la reine d'Espagne pour la remercier des deux lithographies de la reine Isabelle et de l'Infante, ses filles, qu'elle m'a envoyées. Je lui ai parlé de son retour en Espagne et de ce qu'il serait politique de ne pas rester trop longtemps à Madrid, n'étant plus que mère de la Reine, après avoir été reine gouvernante. Elle est tout à fait de cet avis. Le jour de son départ n'est pas encore fixé. On a annoncé le Roi; la reine Christine m'a dit : « Ah! je suis bien aise qu'il vous trouve ici; Sa Majesté sera bien aise de vous voir; elle a dit hier devant moi un grand bien de vous; toute la famille royale vous aime. » Ce n'était pas le Roi, mais la Reine. La reine Christine m'a dit qu'un bateau à vapeur espagnol devait se trouver à Port-Vendres pour la prendre. Je lui ai parlé de la voie de terre, et il a été convenu que j'écrirais au baron de Meer pour connaître l'état des chemins. Les voitures de la Reine sont encore à la Malmaison.
Après avoir rencontré le matin la Reine en visite, ce qui est chose rare en France, j'ai été lui faire ma cour le soir. Elle travaillait comme d'ordinaire auprès d'une table; j'ai remarqué que ce n'était plus la duchesse d"Orléans qui était placée à sa droite, mais la duchesse de Nemours. C'était la première fois que je voyais la duchesse d'Orléans depuis son veuvage; elle m'a dit qu'elle était enchantée de me voir et qu'elle désirait causer avec moi. Je lui ai répliqué que, si je n'avais pas sollicité d'elle une audience, c'était dans la crainte
d'être indiscret, mais que je serais à ses ordres au jour et à l'heure qu'elle m'indiquerait; elle m'a répondu : « Aprèsdemain à une heure. »
Le Roi était dans le salon, en uniforme d'officier général de la garde nationale, tous les ministres aussi en uniforme. On attendait la grande députation de la Chambre des députés, qui devait donner l'adresse. Sa Majesté l'a reçue un moment après. Sa Majesté m'a annoncé ce que je ne savais pas : la démission de quatre députés légitimistes sur les six qui ont été à Londres présenter leurs hommages au comte de Chambord, MM.Berryer, deLarcy, de Valmy et de laRochejaquelein. Le Roi m'a dit : « Pressez la reine Christine de partir; il faut profiter du moment où elle sera bien reçue. » J'ai beaucoup causé avec M. Guizot, qui m'a dit : « Je vais expédier un congé de six mois à 31. de Lesseps pour qu'il vienne se reposer (1). » Je lui ai fait l'éloge de ce consul, et il a renchéri.
J'ai été du Château chez le préfet de police, Delessert. J'y ai rencontré le baron de Mackau, ministre de la marine. Nous avons longuement et amicalement causé. Il nous a raconté que le Roi a usé vis-à-vis de M. de Salvandy, ce soir, lors de la présentation de l'adresse, de la manière dont il se sert habituellement pour faire connaître qu'il ne veut ni voir, ni saluer.
J'ai su depuis, par d'autres voies, que le Roi a ensuite appelé M. de Salvandy et qu'il lui a reproché d'avoir voté contre l'adresse et contre le paragraphe relatif au voyage de Londres, après avoir sollicité et obtenu le grand cordon de la Légion d'honneur. Deux beaux yeux de quarante ans, du faubourg Saint-Germain, la marquise de V , sont, dit-on, cause
du vote de M. de Salvandy contre le paragraphe et contre l'adresse. Doué d'un jugement faux et d'un incroyable orgueil, M. de Salvandy, que le roi des Français a fait comte, ministre, puis ambassadeur, voudrait avant tout faire le grand seigneur, ou du moins passer pour l'être; aussi, tout en se pavanant
(1) M. Fei'dinand de Lesseps, consul de France à Barcelone, s'était fort bien conduit pendant les terribles émeutes qui éclatèrent dans cette ville enl842-i843.