CHAPITRE IX. — FÉVRIER
comme ambassadeur du roi des Français, il disait dernièrement à Turin : « A Paris, moi, je ne vis que dans la bonne compagnie, au faubourg Saint-Germain; il est vrai que, chez Mme de Boigne, je rencontre quelques modérés. »
30. — M. de Salvandy adonné sa démission d'ambassadeur à Turin; j'ai dîné avec lui chez l'ambassadeur de Sardaigne, le marquis de Brignole, et il n'en a rien dit.
31. — Je me suis rendu à une heure de Taprès-midi chez Mme la duchesse d'Orléans, qui m'avait indiqué cette lieui-e-là. Elle a été fort aimable. Nous avons causé de son malheureux mari; elle m'a parlé de l'intérêt qu'il portait à larmée. Nous nous sommes entretenus de la situation du pays. Elle m'a dit qu'elle regrettait que je ne visse pas le comte de Paris, qui est souffrant. Son Altesse Royale sent toute l'étendue de son malheur.
J'ai été chez le prince de Beauvau et chez le duc et la duchesse de Mortemart pour leur faire mon compliment sur le mariage du prince Etienne de Beauvau avec Mlle Berthe de 3Iortemart, qui est charmante.
1"' février. — M. de Salvandy, après avoir donné avec emphase sa démission d'ambassadeur à Turin, l'a reprise à la sollicitation des ministres; c'est une grande platitude de M. de Salvandy. Le maréchal Soult, à sa réception, m'a annoncé que la reine Christine partait le 15, et qu'en conséquence il m'enverrait demain l'ordre de partir sur-le-champ pour Perpignan. J'ai eu beau lui faire observer qu'en partant deux jours avant elle, Sa Majesté couchant en route, je la devancerais de quatre jours à Perpignan. Je n'ai pas voulu prolonger la conversation, parce que je remarque que, de même que le Roi, en vieillissant, il devient très irritable. La maréchale m'a promis son intervention dans cette affaire; j'ai donc de grandes chances de succès.
2. — M. de Salvandy avait donc repris sa démission et était aujourd'hui à la Chambre des députés, expliquant à chacun qu'il n'avait pas pu résister aux instances du Roi, lorsque M. Guizot est entré. Il est venu à lui et lui a parlé en ces termes : « Mon cher monsieur de Salvandy, vous trouverez
chez vous une lettre de moi, qui vous annonce que le Roi a nommé 31. Mortier, son ambassadeur à Turin, pour vous remplacer. » M. de Salvandy s'est redressé et est devenu pourpre.
4. — On prête ce propos à M. de Salvandy au sujet de sa disgrâce; il peint bien sa modestie : « Je suis le Chateaubriand de la branche cadette. »>
Une discussion très vive a eu lieu au conseil des ministres. On se moquait à la Chambre de 31. de Salvandy quand il avait repris sa démission ; depuis qu'il a été destitué, sa popularité est revenue. Les collègues de 31. Guizot, voyant l'effet que cela a produit, s'en prennent à lui; ils disent qu'il ne les a pas consultés et qu'ils ne veulent pas rester avec lui. 31. Guizot aussi a parlé démission. Le fait est que la dissension dans le ministère est complète. M. Thiers prenait en pitié ce matin 31. Guizot, disant : « C'est la récompense des hommes de talent comme 3L Guizot, comme moi; il les a soutenus, et maintenant ils l'abandonnent. » 3L Dupin dit du ministère : « Il a du plomb dans le c...; il ira mourir dans un buisson. »
J'ai été chez 3L Guizot, qui m'avait donné rendez-vous à dix heures du matin. Je lui ai laissé des notes avec le plan lithographie de Port-Vendres. Il m'a écouté et a fini par me dire que cette question lui était étrangère et qu'il est bien aise de la connaître.
De là, je suis allé chez 31. Thiers causer du même sujet. Il m'a dit que pour Alger il avait forcé le gouvernement à faire un port; que pour Port-Vendres il n'avait qu^^un mot à dire pour faire prendre feu à la Chambre; de ne pas dire que j'avais eu une conférence avec lui à cet égard, parce que cela ne pourrait que nuire, qu'il ne parlerait en rien des documents que je lui avais fournis. Il est fort heureux pour Port-Vendres qu'il ait pris ainsi la chose, car je suis persuadé qu'un discours de lui à la Chambre, en faveur de ce port, sera d'un grand poids.
5. — Le 26 janvier, jour où 31. Guizot a été si mal arrangé à la Chambre, il s'est couché en rentrant chez lui, à sept heures, sans manger. Il était furieux, disait qu'il voulait donner sa