‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 163 sur 231 · CHAPITRE X. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. — FÉVRIER

J'ai appris de M.- Carriquiry que la reine Christine n'admet à sa table que les trois infantes, ses nièces, filles de l'infante dona Carlotta, et la comtesse de Belascoain, sa dame dhonneur. Les officiers de sa maison mangent à une table de service, où on fait maigre, ce qui n'amuse pas les personnes de la suite; aussi avaient-ils accepté avec reconnaissance, à Avignon, un dîner gras que M. Carriquiry leur avait offert. Je me suis aperçu promptement, à leurs propos, qu'il y a révolte parmi eux contre le maigre; le gras leur est permis seulement le dimanche. Chose étonnante, l'aumônier, qui n'est pas le confesseur de Sa Majesté, mais de la domesticité, voyage seul par la diligence. Cet aumônier, tout petit, tout maigre, n'est admis à voyager avec Sa Majesté que quand on prend le bateau. Sa Majesté a commencé à recevoir les honneurs dus aux tètes couronnées dans ma division. Elle a eu des escortes d'honneur depuis Lunel.

La Reine est arrivée à Narbonne à sept heures et demie du soir, par un vent épouvantable; les troupes étaient sous les armes. Je lui ai présenté les officiers ; j'ai pris ensuite congé de Sa Majesté, et je suis parti à dix heures du soir pour Perpignan.

25. — Le baron de Meer est entré à quatre heures du matin chez moi; il se rend à Narbonne pour prendre les ordres de la Reine.

26. — Le chevalier de Castillo, secrétaire des commandements de la reine Christine, M. d'AguilIera, le comte de la Union, sont arrivés à Perpignan et m'ont fait part de la résolution de la Reine d'aller à Perpignan et de là à Barcelone, par terre, d'après les instructions du baron de Meer.

La Reine est arrivée elle-même à Perpignan à trois heures de l'après-midi. Je me suis porté au-devant d'elle, à la tète ■de ma cavalerie, à une demi-lieue de Perpignan. Les troupes étaient sous les armes ; des salves d'artillerie ont été tirées des remparts.

La Reine m'a remercié à plusieurs reprises de sa réception dans la 21« division. La Reine a cédé avec chagrin aux instances du baron de Meer pour prendre la voie de terre; toutes

les personnes de la suite de Sa Majesté ont, dîné chez moi et me feront le même honneur pendant tout le temps de son séjour. La comitiva a été débarquée ce soir à Port-Vendres par le Lavoisier. Sa Majesté a fixé son départ au 28.

27. — La reine Christine a été ce matin à la messe à la cathédrale de Saint-Jean. Le préfet et presque toutes les autorités civiles et militaires s'y sont rendus. L'évêque de Perpignan a reçu Sa Majesté; l'église bien garnie de troupes était comble de monde; cent musiciens choisis dans les musiques des régiments ont joué pendant la cérémonie. Dans tousses discours la Reine parle de sa reconnaissance pour les bontés du Roi. Sa Majesté mange seule, parce qu'elle jeûne.

J'ai donné un grand dîner aux personnes de sa suite et aux principales autorités. Ensuite nous avons |été chez la Reine, Sa Majesté m'a fait entrer avec le préfet Vaïsse et le général Corbin; elle m'a retenu et m'a fait rester après eux.

La comitiva se compose de quinze personnes : le chef, dom Thomas Gortiiïa, est venu à Perpignan avec les caméristes. Ce sont des filles de gentilshommes qui ont elles-mêmes des femmes de chambre. Des veuves ou des filles peuvent seules occuper ces emplois.

Le capitaine Medoni, voyant, à Valence, arriver des bateaux chargés de matelas, s'est figuré qu'on faisait un déménagement à son bord ; c'était la propriété de la comitiva. Il y avait des matelas pour la Reine, de la vaisselle, des ustensiles de cuisine, jusqu'à des chaises communes jugées nécessaires par l'intendant Cortina, pour le cas où la Reine voudrait s'asseoir en route ou dans les auberges, plus dix-huit dames-jeannes de l'eau de la fuente del Berro de Madrid. La reine Christine s'est opposée à ce qu'on débarquât rien de ce beau bagage, qui sera remporté à Valence par le Lavoisier.

Le duc de la Roca a remis au capitaine du Lavoisier l'itinéraire de Sa Majesté : coucher à Figuières le 28, à Gérone le 29 ; séjour le l"mars; coucher à Mataro le 2, à Barcelone le 3.

Le commandant du Lavoisier sera prévenu chaque jour du séjour de la Reine. Il doit informer Sa 3Iajesté de sa marche et des événements qui pourraient la retarder. En cas d'avance,

Page 1