‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 164 sur 231 · CHAPITRE X. — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. — FÉVRIER

il doit se rendre dans le port le plus voisin du lieu où se trouvera la Reine. Ces instructions du duc de la Roca prouvent évidemment que la Reine est inquiète sur son voyage; elle veut toujours avoir le Lavoisier à portée de sa main pour s'y réfugier au besoin.

Après avoir assisté à la messe, la reine Christine a vu une petite guerre sur les glacis de la place. De la citadelle, la Reine a suivi les mouvements avec intérêt; elle a visité ensuite les salles d'armes, puis elle s'est replacée à un balcon de l'arsenal, et nous avons défilé devant elle.

La reine Christine a quatre enfants de Munoz; ils sont à la Malmaison. Muiîoz ne se mêle de rien dans la maison et ne s'occupe pas de politique. La confiance de la reine Christine en lui est telle qu'elle a mis presque toute sa fortune sous son nom; le seul regret de la Reine est de ne pas lui avoir donné le titre de duc pendant sa régence ; elle va prier la reine Isabelle de réparer cette omission. La reine Christine est avare; elle n'a pas dépensé autant d'argent qu'on le suppose pour le renversement d'Espartero. Le général Narvaez et la marquise de Santa Cruz avaient obtenu d'elle avec peine de prêter, au mois de septembre dernier, cent cinquante mille francs pour le payement de l'armée, sans cela la cause de sa fille aurait pu être compromise ; il a fallu que le Roi l'y engageât.

Deux escadrons du 9" régiment de housards et du 9' chasseurs à cheval, la 10' batterie du 8= d'artillerie sont partis de Perpignan dans la soirée pour le Perthus.

28. — La reine Christine a été dès six heures du matin à la cathédrale. La haie était bordée par quatre compagnies d'élite, l'église bien éclairée. Il y avait foule: beaucoup de décence et de recueillement. Je suis sorti de l'église avant Sa Majestépour voir si mes ordres pour le placement des troupes étaient exécutés, puis j'ai continué au galop ma route pour le Perthus, suivi par l'adjudant Sajoux, sous-officier leste et bien tourné. Mes officiers d'état-major sont un peu âgés, pas bons cavaliers; je suis bien sûr qu'ils m'auraient laissé là et auraient raconté ensuite que leurs chevaux n'avaient pas pu marcher. Au fait, ils n'en ont qu'un; la course eût été un peu longue.

Les deux jeunes capitaines en état de faire la course sont en congé.

J'ai été trois heures à cheval, ayant manqué trois fois, au positif, d'être renversé dans le fossé par le vent. Le préfet Vaïsse et le maréchal de camp Corbin m'avaient offert d'aller avec eux. Ils m'ont rejoint; alors j'ai pris le parti de monter dans leur voiture. Je n'avais rien à gagner à aller à cheval, la voiture, à cause du vent, marchant plus vite. Nous avons trouvé à la porte du Boulou le sous-préfet de Céret, Pascot, qui avait apporté son uniforme dans un carton pour ne pas le gâter. Prenant notre voiture pour celle de la Reine, il était dans un état incroyable; voulant se presser, il ne pouvait jamais parvenir à accrocher à son cou une croix de commandeur d'Isabelle la Catholique.

Nous sDmmes arrivés à neuf heures et demie au Perthus; je suis monté sur-le-champ achevai. J'ai été étonné de ne pas trouver les troujDes à la limite; la cavalerie seule était en bataille. Le chef de bataillon Thomas, qui commande le fort deBellegarde, est un brave homme, mais bon seulement pour faire exécuter les détails, lorsqu'ils sont bien et clairement énoncés. Il avait inventé de faire hisser l'artillerie sur un rocher à mi-côte où on ne la voyait pas. Le chef d'escadron Menard avait eu beaucoup de peine à l'y faire arriver. Il avait été renversé avec son cheval par le vent, heureusement sans se faire de mal. J'ai fait descendre cette batterie sur le chemin, puis j'ai envoyé ordonnance sur ordonnance pour faire descendre l'infanterie au pas de course. Le chef de bataillon Thomas est enfin arrivé, je l'ai mené un peu vertement. Il se tuait de me répondre : « Mon général, je suis au désespoir. » Enfin mes troupes ont été bien placées, bordant la haie du village du Perthus à la limite. Malgré la pluie de la nuit et l'ouragan, elles étaient bien tenues.

La Reine, retardée dans sa marche par le vent, est arrivée à dix heures et demie du matin. Je l'ai prévenue qu'il n'y avait pas de troupes espagnoles à la frontière, mais seulement un lieutenant-colonel. On l'a envoyé chercher par son ordre; quarante à cinquante chevaux du régiment de Villa-Viciosa

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