CHAPITRE X. — FEVRIER
sont arrivés sur ces entrefaites. Le lieutenant-colonel a compris qu'il devait amener cette escorte sur notre territoire. Je lui ai dit : <' Nous sommes bonnes gens. » La Reine a pris chaudement la chose. J'ai observé à Sa Majesté que je faisais seulement une plaisanterie, ce qui était vrai.
Le duc de San Carlos, grand écuyer, voulait prendre un bidet pour aller à Figuières. Il m'a dit, à part, de ne pas laisser partir la Reine avant son retour, puis on s'est borné à envoyer dans cette ville un courrier. La Reine s'est établie dans une mauvaise chambre de l'auberge avec les infantes et la comtesse de Belascoain. Nous ne savions à quoi attribuer le retard qu'apportaient les autorités espagnoles à se trouver à la limite. La Reine était fort triste; elle avait les larmes aux yeux; elle était mécontente aussi du rôle que le baron de Meer lui faisait jouer. Elle a pris la voie de terre en quelque sorte par force, en cédant à ses instances. Elle voit bien que le capitaine général n'a pas à sa disposition les troupes nécessaires pour couvrir sa route comme il le prétendait. Il n'a envoyé à la limite que quarante chevaux et deux cents fantassins; les officiers racontent qu'il n'y en a pas davantage, et que la Reine sera fort mal escortée.
La reine Christine était très aff'ectée. Elle m'a prié de faire rentrer les troupes, ne voulant pas partir avant quelques heures. Je les ai gardées sous les armes; une garde et un factionnaire ont été placés en un instant à tous les coins de l'auberge. Le lieutenant-colonel de la Giraudière, chef de la 14* légion, a assuré avec ses gendarmes le service de la police. La salle à manger des rouliers a été transformée en salon de service. Ce bel homme, grand et superbe gendarme, se tenait près d'un brasero qu'on nous avait apporté; les uns étaient assis, les autres appuyés contre la longue table des rouliers.
J'ai été à plusieurs reprises voir les troupes; on a pris le parti de manger, on a préparé un déjeuner; la Reine s'est fait servir avec les infantes et la comtesse de Belascoain dans une chambre au delà de la cuisine, elle a mangé une omelette.
On a annoncé le chef politique de la province de Gérone et
l'intendant des finances, qu'on avait relancés à la Junquière; on les a introduits chez la Reine. Sa Majesté leur a fait sentir l'inconvenance de l'avoir fait attendre; ils sont revenus dans le salon de service, où ils sont restés droits comme des piquets avec leurs uniformes brodés, surmontés d'immenses collets.
Notre salon de service, en dépit du brasero, était froid; j'ai dû aller me chauffer plusieurs fois à la cuisine, à côté d'une vieille Picarde, bonne des infantes, qui ne me paraît point enchantée de faire connaissance avec l'Espagne. Vers une heure de l'après-midi, est arrivé un grand Irlandais, le heutenant-colonel Lamer, aide de camp du baron de Meer. Il nous a raconté que la voiture du baron de Meer avait été retenue à un pont où le vent avait causé des accidents, et que lui était arrivé au risque de sa vie, en passant un gué. La Reine lui a fait dire, ainsi qu'au commandant de la place de la Junquière, de s'en retourner à la limite. Sa Majesté était moins contente que jamais d'avoir pris la voie de terre. Elle a dit à M. d'Aguillera : « Tu avais bien raison d'être pour la voie de mer. »
Je voyais qu'on ne se décidait pas, mes troupes souffraient du mauvais temps; je leur ai fait distribuer une ration de vin.
Le baron de Meer est arrivé à deux heures; Sa Majesté lui a donné audience, il s'est excusé de son mieux. J'aurais pu écouter, je ne l'ai pas fait; il a été, je le suppose, mal reçu. Il est revenu dans le salon de service fort pensif, et il s'est placé contre la fenêtre ; il aurait fallu là quelqu'un capable de croquer le salon et les personnages qui s'y trouvaient. Je me suis mis à faire des plaisanteries pour les égayer. C'était difficile; j'y suis parvenu cependant, sauf pour le baron de Meer; c'est un homme de cinq pieds six pouces, cinquante-sept ans, maigre, mince, avec l'air militaire. La reine Christine a fait connaître son intention de se mettre en route plus tard si le vent baissait.
Cette position ne pouvait pas se prolonger; il fallait avancer ou reculer. Reculer, surtout après être resté quatre heures au Perthus, me paraissait impossible. Je suis retourné à la limite, où j'avais été plusieurs fois pour faire mettre mes soldats le plus à l'abin possible et pour voir si le vent baissait. A mon