CHAPITRE X. — FEVRIER
retour, Sa Majesté m'a fait appeler, « Je ne vois pas de chance, madame, lui ai-je dit, pour que le vent baisse. Il y a un rayon de soleil; si Votre Majesté veut se mettre en route, il n'y a pas de meilleur moment. »
La Reine avait les larmes aux yeux; elle m'a regardé, puis appelant à elle son courage, comme se décidant à une chose pénible. Sa Majesté a pris sa résolution et a ordonné qu'on attelât ses chevaux. L'intendant Paradella, auquel j'ai dit la même chose, me voyant entrer chez Sa Majesté, a dit : « Du moment que c'est l'avis du général Castellane, la Reine va partir. » Le baron de Meer s'est rendu à la limite pour l'attendre. Au moment où il la passait, son immense plumet de coq a été enlevé par le vent; les plumes volaient les unes après les autres, à la joie de mes soldats; à chaque plume qui s'envolait, ils s'écriaient: « Encore une! » Il montait un beau cheval andalous sur le poitrail duquel était attaché un plumet de crin semblable à celui de nos canonniers.
Sa Majesté est arrivée à la limite au bruit du canon du fort de Bellegarde et de la batterie placée sur la route. J'avais fait mes adieux à la reine Christine au Perthus, pour ne pas la faire arrêter à la limite, lui exprimant mes vœux pour son heureux voyage. Sa Majesté a traversé la haie de nos troupes: il n'y avait pas d'artillerie espagnole pour nous répondre.
Je me suis arrêté à la limite. Vingt pas plus loin, le baron de Meer et quelques autorités espagnoles ont harangué la Reine; frappée du contraste des soldats français, si bien vêtus, avec les soldats espagnols, qui le sont si mal, et frappée également de l'aisance des gens du peuple en France et de la misère de ceux d'Espagne, Sa Majesté a fondu en larmes.
M. d'Aguillera l'avait suivie jusque-là; il est revenu en courant et m'a rappelé de la part de Sa Majesté. Je me suis rendu auprès d'elle : « Je vous prie de dire au Roi à quel point je suis profondément touchée de ses bontés et de celles de la famille royale. » Elle m'a témoigné de la manière la plus aimable sa satisfaction de l'accueil qu'elle a reçu dans ma division. La Reine était très émue; j'avais le cœur serré de la remettre à un aussi faible détachement : quarante chevaux et
deux cents hommes d'infanterie espagnole^ Après avoir parlé à la Reine, j'ai pensé à rentrer au plus vite sur le territoire français, défense nous étant faite de dépasser la limite; depuis plus de dix ans sur cette frontière, j'ai mis pour la première fois le pied sur le territoire espagnol. J'ai cru en cette circonstance devoir déférer aux ordres de la reine Christine. Ces malheureux lanciers espagnols ont des vestes jaunes, les uns des shakos de carton, les autres de drap, des pantalons presque bleus, pas de bottes, des souliers ou des espadrilles pardessus lesquels ils attachent des éperons avec des courroies; de l'autre côté de la giberne, ils portent une musette en toile pour mettre leur pain; ils ont des cordes pour longes; ne possédant pas d'effets, leur portemanteau contient la couverture de leurs chevaux.
Toutes les dispositions étaient convenables du côté de la France; il n'en était pas de même en Espagne. Pas un officier général n'était là pour attendre l'arrivée de Sa Majesté. Nos troupes avaient souffert du grand vent; la cavalerie, l'artillerie avaient eu la pluie pendant une partie de la nuit, leur tenue n'en était pas moins magnifique et faisait contraste avec celle des troupes espagnoles. La sortie de France de la reine Christine a été digne et imposante; son entrée en Espagne a été pitoyable.
M. Paradella, intendant de Sa Majesté, au moment de sortir de l'auberge du Perthus, m'a fait connaître l'intention de la Reine de donner une gratification de cinq cents francs aux troupes, si je le trouvais convenable. Je Tai prié de mettre aux pieds de Sa Majesté, en mon nom et en celui des troupes, l'expression de notre reconnaissance, et d'exposer à la Reine que nos soldats ne peuvent rien recevoir que du Roi. Nous sommes revenus au Perthus; je suis monté dans la voiture de M. Vaïsse avec le général Corbin. Nous avons aperçu dans la montée le consul d'Espagne, M. de Tovar, qui regardait à côté de sa voiture, avec anxiété, son chapeau qui courait dans le ravin. Un postillon, conduisant plusieurs chevaux de la diligence, a été renversé avec son cheval, tant l'ouragan était fort dans cette descente.