‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 172 sur 231 · CHAPITRE X. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. — JUILLET

25. — Lé baron de Meer, capitaine général, m'a présenté les généraux et les officiers sous leurs ordres. Il m'a témoigné, dans un discours, sa reconnaissance pour tous les services que j'ai rendus à l'Espagne; je lui ai riposté de mon mieux ■en lui faisant compliment sur la bonne tenue des officiers. Nous nous sommes séparés fort contents les uns des autres. Le commandant de la marine m'a présenté les officiers de ce corps.

Le chef politique, à la tête d'une commission de la députation provinciale, le premier alcade, Parlade, avec une députation de la municipalité, une députation de la cour royale (audiencia) sont venus me féliciter. Tout le corps diplomatique, y compris M. Bulwer, ambassadeur d'Angleterre, est venu me rendre visite. Les deux Reines ont envoyé un de leurs gentilshommes pour savoir de mes nouvelles. Ma journée s'est passée à rendre une partie de ces visites. J'ai revu mon ancien hôte et ami, le comte de Santa Coloma, majordome mayor de la Reine. Je n'avais pas vu la marquise de Santa Cruz, camerera mayor, depuis 1808; elle était fort jolie alors. Nous sommes de vieilles connaissances dans la force du terme; nous avons joué ensemble à l'hôtel de l'Infantado, à Paris, où était la duchesse d'Ossuna, sa mère.

26. — J'ai passé ma journée à rendre des visites. C'est un métier de chien dans cette ville ; il n'y a pas de portiers, et les escaliers sont petits. J'ai été chez tous les généraux, chez tous les colonels, chez les alcades; j'en ai néanmoins encore pour plusieurs jours.

La Reine m'a envoyé une belle corbeille de fleurs et de fruits. J'ai dîné chez l'ambassadeur, le comte Bresson; la comtesse Bresson est née Guitaud; elle est fort agréable. La seule femme invitée au festin était la marquise de Santa Cruz; la Reine lui avait permis de s'absenter pour diner avec moi. A ce diner étaient le général Narvaez et M. Mon, ministre des finances; j'ai causé avec lui. C'est un homme d'esprit ; il travaille à remettre de l'ordre dans cette administration, et s'il y parvient, il fera un beau tour de force; il destitue beaucoup d'employés. Il m'a entretenu de la difficulté de gouverner avec une reine de treize ans.

27 . — L'aide de camp du maréchal Narvaez m'a amené un très bon et beau cheval que ce maréchal a bien voulu me prêter, pour la revue des troupes qui a lieu en mon honneur, à Gracia.

Le baron de Meer est venu me prendre; on m'a rendu tous les honneurs possibles et plus que mon grade n'en comporte; les tambours ont battu aux champs; tous les officiers ont salué en défilant, ce qui ne se fait en France que pour les officiers de la famille royale. Les troupes étaient belles.

Je connais depuis longtemps les troupes espagnoles; je ne les avais jamais vues aussi bien; il y a de l'immobilité. Les troupes ont bien défilé : il y a entre le premier et le deuxième rang, en marchant, une plus grande distance qu'il n'en existe dans nos troupes. Quelques officiers tiennent mal leur sabre dans l'infanterie, le coupant contre l'épaule, au lieu d'y avoir le dos. Je me suis permis de faire cette remarque au baron de Meer, au milieu de mes éloges, pour lui prouver que j'ai tout examiné. Il m'a exprimé le regret de ce que le terrain ne permet pas de manœuvrer et de ce qu'il était trop tard pour le faire (c'était plutôt parce que les troupes n'étaient pas encore assez exercées). La garnison de Barcelone est très bien tenue; les soldats ont tous le sac sur le dos; les vestes de toile portées par les soldats, les jours ordinaires, sont remarquablement propres. Il y a dans l'infanterie espagnole, par compagnie : un capitaine, deux lieutenants, deux sous-lieutenants; deux officiers de plus qu'en France, le double de ce qu'il en faudrait. Il n'y a pas, il est vrai, d'officiers d'étatmajor, de trésorier, de capitaine d'habillement, comme chez nous; des officiers détachés des compagnies en remplissent les fonctions.

Le colonel de Baldegg, mon chef d'état-major, ayant eu la jambe cassée, ne s'est pas soucié de monter le cheval que lui avait envoyé le maréchal Narvaez ; j'étais donc le seul Français à cheval. Le peuple m'a accablé de saluts.

28. — Ma journée s'est passée encore à rendre des visites. J'ai été ce soir chez la reine Christine. Sa Majesté, après

avoir congédié sa suite, m'a fait entrer dans un grand salon et asseoir à côté d'elle.

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