‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 174 sur 231 · CHAPITRE X. — AOUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. — AOUT

partit pour l'Amérique, sans bas et sans souliers, avec une culotte de peau pour tout vêtement. Il se fit d'abord ouvrier tanneur, puis il établit une tannerie à la Havane et fit le commerce en grand. Ce petit homme de soixante-dix ans, fort vert, le nez pointu, les petits yeux vifs, extrêmement poli, est très timide; sa mise propre, presque modeste. Comme il fait beaucoup de bien, il est fort aimé du peuple de Barcelone; tout le monde ôte son chapeau sur son passage, et ces marques de déférence sont une des plus grandes jouissances de ce brave homme.

Nous avons fait vapeur à huit heures du soir; l'état de ma santé ne m'a pas permis de profiter, comme je l'aurais fait sans cela, de mon excellent accueil à Barcelone; le fait est qu'il m'a fallu du caractère pour faire une aussi bonne contenance, car je souffre beaucoup.

5. — Nous avons mouillé à Port-Vendres à midi; j'ai eu beaucoup à me louer de l'obligeance du commandant Médoni et des officiers de son bord; nous étions à trois heures à Perpignan.

22. — - Parti à midi de Perpignan, j'étais à cinq heures à Narbonne. J'ai inspecté le dépôt du 67» de ligne; on ne m'attendait pas.

24. — De Narbonne, je me suis rendu à Soultberg. De Saint-Chinian à Saint-Pons, la route est très montueuse et suit des vallées resserrées; il y a partout des murs de soutènement. Cette route est faite depuis sept à huit ans; le pays la doit au maréchal Soult. Sans son crédit, elle ne se serait jamais faite; elle a coûté un argent fou.

A quatre kilomètres de Saint-Pons, on entre dans la petite vallée de Saint-Amans, où la végétation est remarquable; puis on arrive au château de Soultberg, où le duc et la duchesse de Dalmatie m'ont reçu à merveille.

Le maréchal Soult ne m'a pas paru changé; lorsque je lui ai demandé de ses nouvelles, il m'a prié de lui parler d'autre chose.

25. — A neuf heures du matin, le maréchal est monté dans ma chambre; il m'a dit qu'il ne va pas bien. Les promenades

un peu longues lui font éprouver des sueurs qui l'affaiblissent excessivement. Je lui ai parlé des eaux : « Elles sont, m'a-t-il dit, impuissantes pour mon mal, agacement de nerfs qui provient des affaires. »

J'ai été voir à Saint-Amans Mlle Sophie Soult, qui m'a raconté qu'elle a vu dans son enfance, à Saint-Amans, un M. de Castellane, qui était évêque de Lavaur (1).

La maréchale Soult est inquiète de la santé de son mari. Ce qui affecte le maréchal, c'est de ne pouvoir travailler. Il n'a rien fait aujourd'hui. Il est sorti à pied dans le parc, je l'ai rattrapé. Sa première parole a été : « Je cherche la solitude. » J'ai repris : « Monsieur le maréchal aime peut être mieux rester seul. »

3Iaréchal Soult. — Vous ne me gênez jamais; je suis charmé, au contraire, de me promener avec vous. Me voilà encore avec mes sueurs. Pendant les premiers quinze jours, je me suis bien trouvé; me voilà retombé dans le même état qu'à mon arrivée; l'âge...

Général Castellane. — Monsieur le maréchal est tourmenté; il voudrait être, à la fois, à Saint-Amans pour sa santé et à Paris pour ses affaires.

Maréchal Soult. — Non, je ne voudrais pas être à Paris.

Il m'a fait faire une longue course à pied; il n'est donc pas très faible. Il est frappé, voilà le fait. Le Roi n'engage pas du tout le maréchal à revenir à Paris; il lui écrit qu'il sait que le séjour de Saint-Amans est nécessaire à sa santé.

26. — Le colonel Dumas, aide de camp du Roi, parti de Paris le 22 août au soir, envoyé par Sa Majesté au maréchal Soult, pour le prier de reprendre la signature, est arrivé à Soultberg au moment du dîner.

Depuis l'arrivée du colonel Dumas, le maréchal Soult a pris un air moins soucieux.

Le colonel Dumas repartira, j'en suis certain, après avoir eu un plein succès dans sa mission.

Soultberg est un beau et confortable château; on y est

(1) Jean-Antoine de Castellane, dernier évêque de Lavaur, 1771-1801, mort à. Florence en 1802.

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