CHAPITRE XI. — SEPTEMBRE
Aujourd'hui, je reçois le précieux cadeau de votre discours, et ce n'est pas sans une émotion profonde que je m'y vois figurer, accompagné d'une épithète tellement élogieuse qu'elle me rend confus. Lorsque le général de Castellane laisse tomber du haut de la tribune, sur un pauvre officier, l'appellation dont j'ai été l'objet, cet officier doit être bien fort ou succomber sous son poids. Malheureusement, mon général, soulfrez que j'ose vous le dire, je ne possède, pour me montrer digne de votre éminent patronage, qu'un dévouement absolu au devoir militaire, un cœur de soldat et le peu dexpérience que m'ont donné dix ans passés sur la terre d'Afrique. »
30. — Le 24 août, le Roi a nommé le lieutenant général Lamoricière gouverneur général de l'Algérie par intérim, en l'absence de M. le maréchal duc d'Isly, autorisé à venir en France. Le général Lamoricière avait déclaré qu'il ne voulait pas de l'intérim, par une simple délégation de M. le maréchal Bugeaud. Il a bien fait; le gouvernement était embarrassé pour envoyer un autre officier; cette nomination déplaisait au général Bugeaud, et le maréchal Soult n'a pas été fâché de lui procurer ce désagrément. Le résultat pour le général Lamoricière, s'il ne devient pas maréchal de France (ce qui est possible après son incroyable fortune), c'est qu'il est sûr d'être conservé en activité jusqu'à sa mort.
13 septembre. — J'apprends qu'un accident affreux a causé, à Autun, la mort du marquis de Mac Mahon. Il a été écrasé par son cheval dans une course. Riche propriétaire, il faisait un magnifique usage de sa fortune. Je regrette beaucoup M. de Mac Mahon, il était capitaine aux hussards de la garde à l'époque où j'en étais colonel, il me remerciait encore dernièrement de l'affectueux intérêt que je lui portais; il était veuf de Mlle de Rosambo et il avait quitté le service en 1830. Il était aux Eaux-Bonnes avec son frère cadet quand j'y suis allé ; celui-ci, qui est fort bien tourné, va chaque année en Afrique pour y voir son frère Maurice, excellent officier, colonel du Al\ et, par occasion, il y fait la guerre en amateur. Le marquis de Mac Mahon ne devait pas avoir plus de quarante-cinq ans; brave, franc et loyal, cet honnête homme a fini bien mal-
heureusement, et il emportera les regrets de tout le monde.
29. — A la suite des visites de chambres des casernes j'ai eu des vomissements de sang, je suis obligé de me mettre au lit et à la diète la plus sévère. Je ne suis donc pas guéri comme cela devait être, après avoir été aux Eaux-Bonnes; je me suis fatigué outre mesure pour mon inspection (1).
0" octobre. — VEuphrate venant d'Oran est arrivé à Port- Vendres hier, à deux heures de l'après-midi, porteur de dépèches très pressées pour le maréchal Soult, à Soultberg, et pour le maréchal Bugeaud, à Excideuil.
7. — Des événements fâcheux étant survenus en Algérie, M. le maréchal duc de Dalmatie me donne l'ordre de former deux bataillons de guerre de 500 hommes chacun, pour être immédiatement envoyés à Oran. Le 5' de ligne est le premier régiment à marcher, par conséquent il part.
Le général Bourjolly a eu deux engagements assez sérieux en Algérie avec Bou-Maza, renforcé par les Ghourfas et les Flittas insurgés.
26. — Le 2^ régiment de chasseurs à cheval et le 16' de ligne ont été embarqués pour Oran. L'embarquement s'est fait avec ordre et sans incidents.
21 novembre. — L'expédition de Madagascar se fera sur une moins grande échelle qu'on ne l'avait annoncé. Le capitaine de vaisseau Graeb, nommé gouverneur de l'île Bourbon, prendra le commandement de la frégate la Belle Poule, qu'il
(1) Une horaoïTagie me sauva. Dès le 5 octobre, je commençai à me lever, les médecins étaient étonnés; mon fils Henri avait été appelé, il était arrivé le 3 octobre, à ma grande satisfaction; il repartit le 8, les médecins me déclarant hors d'affaire. Je fus plus d'un an à reprendre entièrement mes forces. On m'avait tellement cru perdu, après mou dernier vomissement, que les prêtres accoururent le 30, de tous les coins du département, pour assister à mon enterrement fixé au lendemain.
La femme du receveur des douanes de la Nouvelle devait quitter Perpignan ce jour-là, elle avait retenu sa place à la diligence, ou lui exposa qu'un enterrement avec du canon n'avait pas lieu tous les jours, elle resta et perdit ses arrhes, grâce à Dieu, inutilement. Je la rencontrai quelques mois après et je lui eu fis mes excuses, tout en lui disant que, malgré mon désir de lui être agréable, elle n'eût pas exigé que j'eusse poussé la politesse jusque-là. La pauvre femme ne savait où se fourrer, elle se confondit en protestations: ce fut une scène assez comique pour les assistants. (Noie du maréchal.)