CHAPITRE XI. — DÉCEMBRE
remettra au capitaine de vaisseau Desfossés. La corvette le Berceau, commandée en ce moment par M. Desfossés, sera donnée au capitaine de corvette Guillain. qui connaît bien Madagascar. Une compagnie du génie sera mise à !a disposition de la marine et s'embarquera à Brest. M. Desfossés, pendant qu'on lui prépare ce renfort, se dispose à retourner à Madagascar; peut-être aura-t-il pris sa revanche quand la Belle Poule arrivera. Le fort de Tamatave, devant lequel il a échoué, est très peu de chose; il est bâti sur le revers d'une éminence, les parapets seuls sont visibles de la mer, le feu des corvettes n'avait donc pas pu faire de brèche, quand on a opéré le débarquement. On a de plus trouvé un fossé qu'on n'avait aucun moyen de combler. Quand on a vu qu'on ne pouvait tenter l'escalade, on s'est débandé. Ce même fort de Tamatave, occupé par soixante soldats anglais pendant la dernière guerre, fut surpris dans la nuit par deux embarcations françaises que commandait M. de Choisy et qui appartenaient à une frégate entrée dans la baie, après le coucher du soleil et sans avoir été aperçue. Ce petit détachement escalada les murailles sans rencontrer d'opposition, s'empara de l'officier et se rendit ensuite au logement des soldats qui étaient tous endormis et qui ne firent aucune résistance. Il n'y a point à Madagascar de fortifications qui puissent tenir contre une attaque régulière, et il sera toujours facile de s'emparer d'un point quelconque sur la côte. Mais ce qui serait bien autrement sérieux, à cause de l'insalubrité du climat, ce serait de vouloir l'occuper. Que vont donc devenir nos habitants de Bourbon, qui ne s'approvisionnent de viande qu'à Madagascar, si nous ne mettons fin promptement à notre état de guerre avec les habitants de cette île?
3 décembre. — Le docteur Lallemand est arrivée Perpignan, venant de Marseille; il m'a annoncé que. suivant toutes les probabilités, Ibrahim-Pacha débarquerait dans la nuit à Port- Vendres, venant de Marseille sur le bateau à vapeur le Nil, que son père, le pacha d'Egypte, a mis à sa disposition. Soliman- Pacha, major général de l'armée égyptienne, est arrivé aussi avec son fils qui a dix ans et qui est fort gentil : il compte le
laisser en France au duc de Luynes qu'il connaît beaucoup et qui se charge de le faire élever. Soliman-Pacha est un Français dont le nom est Selve; il a été officier au 6° de housards sous l'Empereur, Dans la retraite de Russie^ il était détaché à l'état-major du maréchal Ney; il a aussi servi avec le général Pire, et, pendant les Cent-jours, il a été aide de camp du maréchal Grouchy. Il se rendit après les Cent-jours en Egypte, avec l'intention de passer en Perse; Méhemet-Ali le retint. Depuis cette époque, il a toujours servi en Egypte, où il a dirigé l'instruction à la française des troupes égyptiennes. C'est un homme de soixante-trois ans, bien conservé, assez gros et plein d'esprit.
Soliman-Pacha a dîné chez moi; j'avais réuni les autorités et quelques officiers. Sa conversation a été intéressante, il dit que la mémoire de l'empereur Napoléon est présente et respectée en Egypte. Le général Desaix est fort estimé, les Égyptiens font moins de cas du général Kléber à cause de sa fierté et de sa rudesse.
4. — Soliman-Pacha a vu manœuvrer mes troupes, il a été surtout frappé de l'artillerie; celle de l'Egypte est encore dans l'enfance, il voudrait la mettre sur le même pied que celle de France.
5. — Ibrahim-Pacha est arrivé hier à Port-Vendres. L'équipage a un aspect dégoûtant et rendu bizarre à cause des longs cabans blancs qui couvrent les matelots, on dirait des moines en capuchon. Une musique un peu maigre a joué la Marseillaise et la Parisienne. Ibrahim contemplait, pendant ce temps-là, les curieux groupés sur le rivage. Ibrahim restera deux jours à Port-'Vendres pour expédier des dépèches à son père Méhémet-Ali. Soliman-Pacha m'a dit qu'Ibrahim voulait demander à son père,par le retour de son bâtiment, la permission d'aller à Paris qu'il n'a pas encore. Ibrahim-Pacha a dit qu'il recevrait à son bord les dames qui iraient le visiter; il n'y en aura pas beaucoup.
6. — Ibrahim-Pacha est arrivé à Perpignan à trois heures de Taprès-midi; les honneurs de prince français lui ont été rendus. Une salve de vingt et un coups de canon a été tirée.