‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 188 sur 231 · CHAPITRE XI. — DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — DÉCEMBRE

Je lui ai adressé un bout de discours, je lui ai parlé de Koniah et de Nesib; il a été gracieux dans sa réponse; les troupes bordaient la haie, la population était sur pied. Ibrahim-Pacha avait l'air enchanté, il a dîné chez moi avec neuf personnes de sa suite; Ibrahim nous a raconté qu'il a dîné avec Don Carlos chez le roi de Sardaigne. Don Carlos, selon lui,n"a pas de tête et est stupide.

Ibrahim-Pacha a des yeux spirituels et vifs, son visage est marqué de petite vérole, ses manières sont libres et annoncent le désir d'être agréable, il ne manque ni de malice ni de finesse, il est petit, replet, le cou court, le visage long, une barbe blanche. Il marche difficilement à cause de son embonpoint, il se dandine beaucoup, il est vêtu magnifiquement, avec plusieurs décorations en diamant; il a comme les personnes de sa suite une veste rouge couverte de galons d'or, une longue ceinture de drap d'or. Étant encore malade d"une opération qu'il a subie, il y a quinze jours, il n'a pu voir les troupes; il s'arrêtera à Perpignan, à son retour des eaux du Vernet où il va passer deux mois et demi.

7. — Ibrahim-Pacha m'a dit qu'il était content de son voyage en Europe : 1° parce qu'il désirait voir le pays; 2" pour sa santé; 3» parce qu'il y a une grande tète en Europe, celle du roi des Français, et il m'a parlé de son bonheur de le voir. Il m'a dit qu'il était satisfait de sa réception à Perpignan. Je lui ai dit que j'en suis d'autant plus heureux que le Roi a à cœur qu'il soit bien accueilli dans son royaume. Ibrahim a été fort applaudi au spectacle, le public a demandé la Marseillaise, il l'a applaudie; on m'a expliqué que Son Altesse aimait la. Marseillaise, parce qu'au moment de l'attaque de Koniah il l'avait fait jouer aux musiques de tous les régiments.

Soliman-Pacha m'a raconté qu'après la bataille de Koniah, le colonel Duhamel, envoyé par l'empereur de Russie, était arrivé pour lui faire des observations sur sa marche; Ibrahim-Pacha ne les écoutait pas; le colonel Duhamel lui dit : « Mon maître n'aime pas les révoltés. » Ibrahim-Pacha reprit : « Quand on est à la tête de 40,000 hommes, on n'est

pas un révolté, on fait la guerre. » Puis il donna l'ordre à l'oreille de Soliman-Pacha de faire jouer la Marseillaise et la Parisienne, et il regardait malignement le colonel Duhamel, pendant qu'on jouait ces airs.

Soliman-Pacha a dîné chez moi aujourd'hui, il ne partira que demain pour le Yernet; nous avons causé guerre et comment il faut la faire aux Arabes. Il croit par exemple, comme moi, qu'il faudrait en Algérie avoir des colonnes mobiles de 1,200 et de 600 chevaux, sans infanterie. Cela lui a réussi avec les Druses et dans l'Arabie Heureuse. Si je suis envoyé un jour en Algérie, ce qu'il m'a dit ne me sera pas inutile.

Soliman-Pacha a fait deux remarques justes sur notre artillerie : d'abord que, faute de porte-traits, les chevaux s'empêtrent, et ensuite que, si les caissons étaient suspendus, les munitions ne s'empileraient pas et se conserveraient mieux.

8. — Ibrahim-Pacha a quitté Perpignan pour se rendre au Vernet, les troupes faisaient la haie; je l'ai escorté à cheval jusqu'à deux kilomètres de la place . il m'a été impossible de l'empêcher de descendre de voiture pour me faire ses adieux. Pendant le déjeuner il m'a dit : « Si vous voyagez jamais en Egypte, descendez directement à mon palais. — Je serais heureux, lui ai-je répondu, de faire ma cour à Votre Altesse (1). — Je ne voudraispas vousrevoir à ce titre, mais vous recevoir comme un frère. » En quittant la salle à manger, pour aller dans son salon, Ibrahim a vu beaucoup de femmes de la société sur le palier de l'escalier, il les a fait entrer, asseoir, et leur a fait offrir du café par Soliman-Pacha.

10. — Ibrahim-Pacha est arrivé au Yernet le 8 décembre, à six heures du soir. Une compagnie du 8^ léger et 25 chasseurs à cheval destinés à faire le service auprès de sa personne, sous les ordres du chef d'escadron Cassaignoles, étaient sous les armes. Ibrahim-Pacha n'a pas voulu de factionnaire. Le

(1) En 1864, Mme de Beaulaincourl fit un voyage en Egypte; elle fut reçue en audience par la « Grande Princesse », veuve d'Ibrahim-Paclia, qui lui parla du maréchal de Castellaoe et du bon souvenir qu'Ibrahini-Paciia avait gardé de lui. En honneur de son père, Mme de Beaulaincourl reçut en Egypte le uitilleur accueil.

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