‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 190 sur 231 · CHAPITRE XI. — JANVIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — JANVIER

carin, des spahis, a trouvé à prix d'argent un guide qui leur a montré la route de Sétif. C'était le point le plus rapproché du lieu où se trouvait l'armée (dix-sept lieues); de distance en distance, le colonel plaçait des jalonneurs pour indiquer le passage à l'infanterie.

« Le général avait pris les devants, les officiers se sauvaient comme ils pouvaient, enfin il y a eu une débandade, une espèce de « sauve qui peut » qui est à déplorer. Les soldats, pour mieux marcher, avaient jeté leurs armes et leurs effets, mais une grande partie de ces malheureux, harassés de fatigue ou manquant de courage, se couchaient sur la neige, et il faisait un tel froid qu'ils étaient instantanément gelés; les malades montaient sur les cacolets, mais ils n'y restaient pas longtemps sans mourir de froid ; aussi partout rencontrait-on des cadavres qui ont guidé l'arrière-garde pour arriver jusqu'à Sétif. Les dernières nouvelles reçues nous disent que l'on a déjà retrouvé 200 cadavres, et qu'il manque encore 800 hommes à l'appel, plus 150 fusils; le matériel de campement et la caisse du 43» de ligne qui renferme trois mille francs ont aussi été perdus. Pour vous donner une idée du froid, je vais vous citer un fait : six cavaliers du régiment de M. Noël sont entrés dans Sétif, conduits par leurs chevaux; ceux-ci sont arrivés à l'écurie sans que les cavaliers descendissent, on alla à eux, on les toucha, ils étaient gelés aussi les soldats ont surnommé cette campagne la campagne de Russie en Afrique » .

30. — En apprenant le désastre de la colonne Levasseur, j'ai cru devoir, malgré la répugnance que j'aurais à servir sous le maréchal Bugeaud, offrir mes services pour être employé en Afrique, n'importe comment. Le ministre de la guerre de Saint-Yon m'a refusé; il m'écrit : « L'envoi d'un lieutenant général en Afrique est subordonné à une vacance dans les commandements de division; il n'en existe aucune en ce moment, et dans cet état de choses je ne peux que vous exprimer le regret de ne pouvoir accéder au vœu que vous m'avez fait connaître; mais votre présence est trop utile où vous êtes, pour que, pour mon compte, je ne désire pas vous voir conserver longtemps le commandement de la 21" division. »

31. — J'ai la satisfaction d'apprendre, par une lettre du général Changarnier. datée de Paris du 27 janvier, que mon fils Pierre est nommé membre de la Légion d'honneur.

5 février. — Ibrahim-Pacha ayant pris un rhume, ne pourra venir à mon bal costumé dont il avait fixé le jour. Soliman- Pacha; son fils, Scander-Bey; le maréchal de camp Ibrahim- Bey; son aide de camp, le colonel Bonfort, d'origine française, et les officiers d'ordonnance, sont arrivés à Perpignan pour y assister.

6. — Mon bal costumé a été magnifique; à neuf heures, les salons étaient combles, il y avait cent dix femmes, beaucoup de jolies, au moins six cents personnes; sauf quarante-deux habits noirs, pères ou maris de femmes, auxquels il avait bien fallu donner des exemptions, tous les hommes étaient en uniforme ou travestis: une musique dans la cour jouait à l'entrée de chaque femme, les salons étaient bien éclairés, il y avait des costumes charmants, hommes et femmes avaient rivalisé à cet égard. A onze heures du soir, étant à l'extrémité du salon, j'ai vu un grand mouvement, on criait : Ibrahim! Ibrahim! on applaudissait. Je l'ai aperçu alors au milieu de la foule, marchant vers moi, et riant, et battant des mains. Son Altesse, à ma vue, a poussé un cri de joie; elle était suivie du docteur. Lallemand et du jeune Nubar.

Ibrahim-Pacha était enchanté, il s'arrêtait pour contempler avec satisfaction les yeux expressifs des femmes du Midi. Un bal travesti était un spectacle nouveau pour le pacha: il était heureux de la joie causée par sa présence inattendue et des applaudissements dont il a été salué à son entrée; il jouissait de m'avoir sur^îris agréablement.

Le docteur Lallemand, sachant Ibrahim fort contrarié de ne pouvoir venir à mon bal. lui a donné, à trois heures, la permission d'y venir. Le pacha a fait sur-le-champ demander des chevaux de poste et a prié à dîner le chef d'escadron Cassaignoles, commandant les troupes au "Vernet. A sept heures du soir, il a dit aux personnes réunies dans son salon : « Je vais à Perpignan, voir ce qui se passe chez le gén(''ral Castellane »; il a emmené le chef d'escadron, l'a fait monter dans sa voi-

Page 1