‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 191 sur 231 · CHAPITRE XI. — FÉVRIER lSt(J · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. — FÉVRIER lSt(J

ture, et il est parti. Une fois dans la voiture, il a dit au chef d'escadron : « De cette manière-là vous ne pourrez pas prévenir le général Castellane. » Pendant la route, Son Altesse pressait sans cesse les postillons, et il a fait en quatre heures les 56 kilomètres qui séparent le Vernet de f*erpignan. Son Altesse avait donné Tordre de le conduire directement chez moi; il a monté l'escalier en battant des mains et en criant : « Général! général! •> Au bas de l'escalier, il a saisi la giberne d'un planton qui se précipitait pour me prévenir et l'en a empêché. Son entrée à onze heures du soir a été un véritable coup de théâtre.

7. — Ibrahim a couché à Perpignan à l'hùtel de l'Europe; j'ai été l'y voir le matin; nous avons causé gaiement de toutes choses, même de l'Algérie. Il croit que la différence de religion sera la plus grande difficulté que nous aurons à vaincre dans ce pays.

II est reparti pour le Vernet à dix heures et demie du matin.

9. — Le 2 février, il a été décidé, au conseil des ministres, que M. le duc d'Aumale irait dans un mois en Algérie, où, par ses efforts, par son exemple et par ses conseils, il pourra contribuer à ramener les idées d'ordre et de discipline dont l'absence se fait sentir dans les hauts rangs de l'armée, beaucoup plus que parmi les soldats.

Le ministère, dit-on, met Mgr le duc d'Aumale à la disposition de M. le maréchal Bugeaud comme conseil, sans aucune arrière-pensée; non seulement Son Altesse Royale se trouvera dans une position fausse, mais elle ne pourra faire le bien; il faudrait qu'elle fût en Afrique comme vice-roi, ou au moins avec l'autorité nécessaire pour se faire obéir même du maréchal Bugeaud.

13. — J'ai été au Vernet voir Ibrahim-Pacha, qui m'a reçu avec son amabilité ordinaire. Dans la salle à manger, chose inouïe, il n'y avait pas de feu; il m'a fait placer vis-à-vis de lui, il avait à sa droite la sœur du docteur Lallemand, à sa gauche une autre femme. J'avais à côté de moi la femme du capitaine commandant la place de Villefranche, laide péronnelle qui se trouve perdue en province et qui ne peut vivre qu'à

Paris; elle y est probablement logée au sixième étage. Après le dîner, nous sommes passés au salon, j'ai joué au whist avec Ibrahim. La société est arrivée, la musique du 8' léger a joué des contredanses. Ibrahim-Pacha est enchanté que je lui aie envoyé cette musique.

Ibrahim a causé avec moi au moyen de son interprète. Il m'a demandé pourquoi la garde n'a pas donné à la Moskova, et il m'a fait beaucoup de questions sur nos officiers, etc. Je lui ai parlé du plaisir qu'il aurait à aller à l'Opéra voir nos danseuses; il m'a répondu : « Sûrement, j'irai, mais lorsque je n'aurai rien de mieux à faire; ce que je veux, c'est examiner avec soin vos manufactures... » Ce pacha a de grands instincts, puis, à côté de cela, faute de civilisation, Ibrahim se montre un grand enfant. Après avoir causé sérieusement avec moi, il trouvait charmant d'aller pousser un cri sauvage dans l'oreille des femmes, au moment où elles s'y attendaient le moins; si elles faisaient un soubresaut, il prenait une figure de jubilation; puis il allait avec son interprète leur faire compliment sur leur toilette, cela ne peut être sur leur figure, car elles sont plus laides les unes que les autres.

4 mars. —Ibrahim-Pacha aime, je crois, les surprises, il m'est tombé à Perpignan comme une bombe, aujourd'hui, avec Soliman-Pacha et sa suite; il m'a raconté qu'il s'ennuyait au Vernet et qu'il était venu passer deux heures à Perpignan; il voulait voir les puits artésiens de M. Durand, il y a renoncé. Suivant son usage, il m'a fait force questions sur le militaire. Ibrahim avait vu de la route un bataillon du 25' de ligne qui faisait l'école des ponts, je lui ai offert de le voir en s'en allant. Les troupes sont habituées à Perpignan à se réunir promptement en tenue de guerre. J'ai fait battre la marche de la division; au bout d'une demi-heure, les troupes étaient réunies sur le point de la rivière où un détachement d'artillerie montrait au 2o« de ligne à construire un pont sur avanttrain. Ibrahim a examiné le pont, y a fait passer deux bataillons, puis on l'a retiré devant lui. Les troupes de différentes armes, bien tenues, quoique peu nombreuses, avaient bon air. J'ai fait passer un bras de rivière à des voltigeurs en croupe

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