CHAPITRE XI. — MARS
des chasseurs, ce qui a plu à Ibrahim-Pacha. Il m'a remercié, préférant beaucoup, m'a-t-il dit, avoir vu les troupes que les puits artésiens.
Il retourne au Vernet, ce qui lui fera cent douze kilomètres pour avoir passé deux heures à Perpignan.
9. — Le duc d'Aumale part pour l'Algérie sans instructions; sa candidature comme vice-roi ne gagne pas dans la Chambre, au contraire: dans mon opinion, cela est très fâcheux, car ce serait la meilleure combinaison.
On a donné <à M. Bugeaud 100,000 hommes et 100 millions, deux ou trois fois plus qu'à ses prédécesseurs, et, au bout de tout cela, il se trouve que notre cavalerie est détruite, notre infanterie exténuée, et qu'aucun résultat n'est obtenu. Le désordre est partout, et le découragement s'empare de tous les esprits. Tel est le bilan de la situation de l'Algérie.
Le général Bourgon m'a raconté la curieuse tenue du maréchal Bugeaud. Il portait un grand chapeau rond gris avec une plume, il le laissa pour prendre une casquette à deux visières, sur laquelle les soldats firent une chanson. Il lui est arrivé de rassembler dans sa tente les colonels pour leur donner des ordres, en bonnet de coton; il croit faire par là de la popularité.
12. — Deux escadrons du 5' de housards sont arrivés à Perpignan; ils vont s'embarquer à Port-Vendres pour Philippeville, ils sont commandés par le lieutenant-colonel Durringer. Je leur ai rappelé que j'ai formé ce régiment et que je Tai commandé pendant sept ans. J'ai revu cet uniforme avec plaisir, les officiers ont dîné chez moi.
Ibrahim-Pacha est arrivé de nouveau à l'improviste; il m'a fait l'honneur de dîner chez moi : j'avais justement un grand dîner à l'occasion du passage de la 2» colonne du 5» de housards. Il est resté jusqu'à dix heures du soir à jouer à l'écarté. Son Altesse m'a dit que sachant que je devais bientôt partir à Paris, elle avait le désir de voir les troupes avant mon départ, et elle a fait dire par exprès à Soliman-Pacha, au Vernet, de se rendre demain à Perpignan.
Ibrahim-Pacha a passé en revue les troupes de la garnison
3o2 JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE.
de Perpignan; il y avait 2,200 hommes et 74G chevaux. Le Champ de Mars étant un terrain beaucoup trop petit, j'avais placé les troupes sur trois lignes. Après avoir fait exécuter les différents feux à l'infanterie, je l'ai fait masser à la droite du Champ de Mars; j'ai fait former en arrière d'elle les trois escadrons de cavalerie en colonne; de cette manière, la plus grande partie du terrain est restée libre pour l'artillerie, qui a pu exécuter devant le pacha différents mouvements. Son Altesse a été enchantée de sa mobilité, de sa promptitude à se mettre en batterie et à tirer.
L'artillerie s'est ensuite portée à la gauche du pont pour laisser le champ libre à lacavalerie; trois escadrons, commandés par le colonel Clère du 5° de housards, ont bien manœuvré et fait une bonne charge. Le défilé a eu lieu ensuite sur les glacis. Ibrahim-Pacha s'est montré très satisfait; il était enchanté d'être à cheval, car il n'3^ était pas monté depuis quatre ans. Je lui en avais prêté un fort doux qui, cependant, faisait quelques mouvements au bruit du canon; j'ai remarqué que Son Altesse se prenait quelquefois aux crins.
16. — Ibrahim-Pacha s'est rendu à dix heures du matin à la citadelle, a examiné avec attention les salles d'armes. J'ai dû répondre à une foule de questions de sa part, lui faire connaître, par exemple, mon opinion sur les carrés, qui, bien commandés, ne peuvent être enfoncés par la cavalerie. Ma conversation avec Ibrahim-Pacha prouve qu'il comprend bien et qu'il aime tout ce qui a rapport au militaire. Il est reparti pour le Vernet après m'avoir fait force compliments.
31. — J'ai fait partir une voiture pour Toulouse; je me rends à Paris et je veux voyager de Perpignan à Toulouse par la malle-poste, que j'ai obtenue avec tant de peine et qui commence son service aujourd'hui. Il y avait foule pour voir le départ de cette malle-poste, non seulement à Perpignan, mais dans tous les villages et relais de la route; c'était une grande curiosité.
Le marquis de La Valette, qui a épousé en premières noces une Anglaise, puis en secondes une Mme Welles, veuve très riche d'un banquier américain, a fait avec de l'esprit et une