CHAPITRE XII. — AOUT
il n'a pas voulu faire de sommations, ce qui aurait permis d'arrêter quelques individus et de les traduire en police correctionnelle. Deux ou trois jeunes gens bien connus pressaient des ouvriers et des enfants de crier : « Vive Arago ! » disant qu'on ne pouvait les en empêcher.
3. — M. le préfet des Pyrénées-Orientales est venu à cinq heures du soir me demander d'envoyer immédiatement des troupes à Vinça, où il y a des troubles graves. A sept heures du soir, trois compagnies du 8' de ligne ayant deux paquets de cartouches par homme, et vingt-cinq chasseurs à cheval, sont partis pour aller coucher à lUe, afm de se trouver demain à Vinça à huit heures du matin, heure de l'arrivée des autorités de Prades.
En passant à sept heures du soir sur la place de la Loge, à Perpignan, pour aller inspecter le détachement qui part pour Vinça, j'ai été accueilli par une bordée de cris de ; « Vive Arago! » Je me suis arrêté, j'ai marché droit sur les criards, je leur ai dit : i Je suis ici depuis quatorze ans. Je ne m'appelle pas Arago, vous le savez; vous pouvez pousser le cri si cela vous amuse, mais pas avec affectation à mon passage. Vous avez l'intention de me faire par là une insulte. Ceux qui m'insulteront seront arrêtés. » Je me suis éloigné; on ne m'a pas répondu un mot. Arrivé près du corps de garde de la porte Notre-Dame, le commissaire de police est accouru pour me prévenir qu'un homme arrêté par lui avait été enlevé à la gendarmerie. J'ai fait partir à l'instant, au galop, le piquet de cavalerie au secours de la gendarmerie, et j'ai fait battre la marche de la division; les troupes se sont réunies lestement. Pendant ce temps-là, les groupes augmentaient. J'étais sur la place Laborie à la tête d'un régiment; je me suis avancé avec six chasseurs à cheval vers la place de la Loge, où un rassemblement plus nombreux s'était formé, contre la grille de la mairie. Un conseiller municipal criait au peuple , qui ne bougeait pas et qui vociférait : « Retirez-vous; soyez plus prudents que les militaires. »
M. Pons, ancien colonel en retraite depuis 1815, passait, à mon arrivée à Perpignan, pour un de ceux qui se distin-
guaient le plus dans les émeutes; il semblait depuis s'être rallié au gouvernement, on le nomma maire de Perpignan sous le préfet Pascal; il eut des disputes continuelles avec le conseil municipal et perdit la mairie; il vint, il y a un an, supplier le préfet et moi de faire nommer son gendre M. Domenech juge de paix, et il promit alors positivement de voter pour le gouvernement, ce qui ne l'a pas empêché de voter pour M. Arago et de se distinguer par ses vociférations au milieu des groupes. Il a pris la parole et m'a crié : « Le maire se cache; nous sommes ici le conseil municipal. (Il n'y avait que trois membres avec lui, tous partisans de M. Arago.) Ce n'est pas aux militaires à faire la police de la ville, mais au maire; nous vous invitons à vous retirer, vous et vos troupes, et nous ferons ensuite évacuer la place. » J'ai répliqué : « Nous ne bougerons pas tant que l'ordre ne sera pas rétabli. » Alors il a recommencé à vociférer en menaçant le commissaire de police, qui était près de moi. M. Pons étant en flagrant délit de provocation à la révolte, j'ai dit aux gendarmes de l'arrêter et de le remettre à la justice; il s'est sauvé dans la mairie, où les gendarmes l'ont suivi, mais la foule le leur a arraché.
Le maire Guiraud est arrivé sur ces entrefaites; c'est un brave homme qui ne possède pas la fermeté nécessaire dans de pareilles circonstances. Il m'a dit : « Avec le secours de ces messieurs (il était accompagné de ceux qui l'avaient insulté), je vais tout faire rentrer dans l'ordre, pourvu que vous fassiez retirer vos troupes. » Je lui ai répondu : « Les troupes ne céderont pas le pavé à l'émeute; dès qu'elle aura cessé, les troupes rentreront dans leurs casernes. »
4. — J'ai été chez le préfet, qui allait sortir. Je lui ai exposé l'état des choses; il s'est rendu sur la place de la Loge, et a vu le peu de succès de la démarche de M. le maire; les émeutiers s'ouvraient pour le laisser passer, puis se refermaient.
M. le préfet Vaïsse a fait faire aussitôt les sommations. A la première, j'ai fait charger les armes, j'ai donné à haute et intelligible voix des ordres très précis aux troupes pour