‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862 (volume 3)Chapitre 202 sur 231 · CHAPITRE XII. — AOUT 184G · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — AOUT 184G

agir avec vigueur. A la seconde sommation, une grande partie des émeutiers s'est sauvée; à la troisième, la fuite a été générale. Le peloton de chasseurs à cheval placé en tête, et qui allait sabrer, n'a pas bougé de place. J'ai parcouru une demi-heure après presque toutes les rues de la ville en visitant les postes et les régiments; j'étais seulement accompagné de six chasseurs à cheval et de mes officiers d'étatmajor. Pendant cette tournée, un seul homme a crié : Vive Arago! et s'est précipité dans sa boutique, quand j'ai dit à un chasseur à cheval de l'arrêter.

M. le préfet des Pyrénées-Orientales, M. le procureur du Roi et le maire de Perpignan sont restés avec les troupes sur la place de la Loge, jusqu'à dix heures et demie du soir. Tout étant tranquille, j"ai renvoyé successivement, d'accord avec eux, les régiments dans leurs casernes; les piquets sont restés sur la place jusqu'à minuit; la tranquillité n'a pas été troublée depuis. Chose remarquable, on a été assommé des cris de « Vive Arago ! » il n'y en a pas eu un seul de : « Vive le Roi ! » Le cri : « Vive Arago! » était le mot d'ordre donné par les chefs du parti pour insulter les gens paisibles. Ils cherchaient, tout en provoquant, à se donner les airs d"être provoqués.

Louis Blanc, l'auteur des Dix ans de règne, était, il y a deux jours, à Perpignan. M. Arago l'a embrassé dans la rue.

Les prédications républicaines de M. Arago ont perverti de nouveau l'esprit des Pyrénées-Orientales, où les tendances républicaines s'éteignaient. M. Arago, suivant les gens du peuple, fera diminuer les impôts et le contingent de la conscription, supprimer les droits sur le vin et partager le bien des riches. Des ouvriers vous disent bravement : « M. Durand (le banquier) est riche depuis assez longtemps; il est juste que nous le soyons à notre tour. » Ils tiennent les mêmes propos sur beaucoup d'autres, par exemple, sur M. GafTard, légitimiste; cela doit flatter les légitimistes qui ont voté pour M. Arago. Toutes les troupes, gendarmerie, infanterie, cavalerie, artillerie, se sont conduites avec calme et décision; elles sont prêtes à agir avec la dernière vigueur s'il y a lieu. Les émeutiers en sont bien persuadés maintenant.

Je suis heureux dans ces circonstances d'être aussi bien secondé par M. le préfet Vaïsse, qui ne cesse de montrer fermeté et dévouement. Dans l'état d'intimidation dans lequel sont tombés les honnêtes gens, cela a été un acte de vigueur de sa part de faire faire, hier au soir, les sommations; le résultat a été la fuite des révoltés sans arrestation de personne. Quant à moi, je ne reculerai pas. Les anarchistes le savent bien; ils ont vu, après les sommations, quand j'ai parcouru la ville avec six hommes, que je ne les crains pas, et que leur menace de se débarrasser de moi ne m'effraye pas.

5. — La tranquillité n'a pas été troublée depuis le 3 au soir; je ne suis insulté nulle part, h' Indépendant ^ journal de M. Arago, dénature les faits; c'est un tissu de calomnies et de mensonges; il contient, entre autres, une lettre d'un nommé Sarda Garriga qui prétend que je lui ai apphqué la pointe de mon épée sur l'épaule, parce qu'il me disait d'aller au pas. Je n'ai pas mis l'épée à la main, pendant toute la durée des troubles : il m'aurait suffi de retirer mon pied de mon étrier pour atteindre la tête de ce lilliputien (1).

9. — M. Arago a quitté Perpignan le 9 août, escorté du notaire Guiter (2) et de M. Fabre, directeur des diligences.

1" septembre. — Je comptais partir le matin de Perpignan pour Foix. L'homme propose et Dieu dispose; j'en suis empêché par une incroyable lettre du baron Guiraud de Saint- Marsal, maire de Perpignan, insérée dans la Presse du 29 août, dans laquelle il proteste contre les sommations faites à Perpignan. Je reste pour écrire au ministre de la guerre; cette lâcheté est à ajouter à toutes celles commises par M. Guiraud pendant les jours d'émeute. Vaïsse a agi vigoureusement; il a suspendu le maire Guiraud de ses fonctions.

2. — Je suis parti hier à deux heures de l'après-midi, et je suis arrivé à Foix ce matin à sept heures et demie. J'ai commencé l'inspection du 3» bataillon du 8" léger. Le général

(1) Sous la. République, en 1848, on le fit gouverneur de Cayenne. {Note du maréchal.)

(2) M. Arago, en 1848, fit de M. Guiter fils le préfet du département de l'Ardèche.

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