CHAPITRE XII. — SEPTEMBRE
Marthe a dîné chez moi avec le baron de Nervo, receveur général. C'est le premier receveur général auquel je voie un uniforme; celui dont il s'est gratifié est argent et or, dans le genre de celui des payeurs, qui ne le portent plus guère maintenant. Il a la croix de Saint-Ferdinand, ayant été garde du corps du roi d'Espagne en 4829. En 1830. il a épousé Mlle de Barante. C'est un bel homme de quarante à quarante-cinq ans qui représente et qui fait florès à Foix. où il est le Lovelace du lieu.
8. — La discussion pour la vérification des pouvoirs a été assez tranquille à la Chambre des députés; M. Arago s'était vanté de parler sur les troubles de Perpignan : il n'a pas soufflé mot. Il avait écrit à ses commettants que la partie était remise à l'époque où on réclamerait une enquête électorale. La discussion a eu lieu. Le député Cerfbeer me parle en ces termes de la sortie de M. Arago à la Chambre :
« J'étais tout prêt à me mêler de la discussion, si je n'en avais été empêché par le ministre de l'intérieur, qui s'est chargé, comme vous l'avez vu dans le Moniteur, de répoudre aux faits articulés par Xql République. La Chambre a été parfaite pour vous et vous a rendu pleine et entière justice. »
Le ministre de la guerre m'écrit, le 5 septembre, que la défaite éprouvée par M. Arago et la manière dont les actes de l'autorité ont été défendus par M. Duchâtel lui font espérer que le résultat de cette séance aura une salutaire influence. Les attaques de M. Arago ont été victorieusement repoussées, au point de l'obliger à désapprouver les actes de ses partisans. 11. — La cour royale de Montpellier a évoqué l'affaire des troubles des Pyrénées-Orientales. Si on ne pouvait arriver aux provocateurs des désordres, si les lois étaient impuissantes pour les punir, nous aurions bientôt à lutter contre un bouleversement social; l'intimidation républicaine sur les électeurs est plus que constatée.
13. — Le lo' léger rentre d'Afrique et vient dans la 21« division. Ce régiment laisse tous ses hommes disponibles en Algérie et ne rentre qu'avec ses cadres. Le ministre de la guerre a ordonné que chaque régiment de ma division verse-
rait soixante-dix hommes dans ces cadres. J'espérais qu'on avait renoncé à faire de ces changements de corps en masse; ils ne sont bons qu'à détruire la religion du drapeau, qu'on devrait, au contraire, entretenir avec soin. J"ai précédemment combattu avec force les mesures de ce genre, qui, dans mon opinion, sont détestables. Cette décision ne peut que jeter le désespoir dans l'àme des soldats du 15° léger. Officiers et soldats ont combattu ensemble, ils se connaissent. Cette union fait la force des régiments; on ne devrait donc pas les séparer. On ne tirera pas un grand profit de cette mesure, qui affaiblit d'autres régiments en France, dont on prend des soldats qui vont jouir de la réputation acquise par ceux qui sont restés en Algérie. Je vis au milieu des troupes; aussi je vois le mauvais effet que cela produit; le petit avantage de garder en Afrique quelques hommes épuisés ne compense nullement le mécontentement et l'atteinte portée à l'esprit de corps qui en sont la conséquence.
10 octobre. — Le comte de Hatzfeldt, mon gendre, et ma fille, sont arrivés à Perpignan le 7 octobre, pour me faire une visite. Je leur ai donné aujourd'hui le spectacle d'une petite guerre. Le lieutenant général vicomte de Lahitte, inspecteur d'artillerie, avec le capitaine Princeteau, son aide de camp, neveu du duc Decazes, ont dîné chez moi, avec mon gendre et ma fille.
J'inspecte depuis vingt et un ans; je trouve que les capacités diminuent dans l'armée depuis dix ans d'une manière effrayante. Il serait temps d'exécuter la loi de l'avancement dans son esprit et de ne pas prendre au tour du choix à peu près les plus anciens de grade. Cela se passe du petit au grand : on évite par là la responsabilité du choix.
Cela produit des colonels qui sont nommés à cinquante-huit ans; ils ont à peine le temps d'apprendre à commander un régiment avant soixante ans, âge fixé pour la retraite ou pour devenir officiers généraux. On ne fait plus que passer dans le grade de colonel. Les officiers arrivés trop tard aux grades supérieurs manquent de décision. Sûrement, pour commander, il faut, avoir appris à obéir; mais le commandement est aussi