CHAPITRE XII. — FEVRIER
'( Quant au Véloce, que je m'étais, dit-on, approprié par surprise, il m'a été parfaitement envoyé à Cadix par le maréchal Bugeaud. Il avait l'ordre de me prendre, njoi et les personnes qui m'accompagnaient... »
Cette lettre ne va pas laisser que d'embarrasser les ministres, qui se sont défendus d'un fait que M. Alexandre Dumas prétend vrai; cela ne peut manquer de donner lieu à de nouvelles explications.
12. — D'après la lettre de M. Dumas aux journaux, on a vérifié au ministère des affaires étrangères l'expédition de son passeport. Il y a dessus : « Chargé d'une mission littéraire en Algérie. » Il a été délivré sur une lettre de M. de Salvandy.
Gela a produit une révolution dans les passeports du ministère des affaires étrangères. Ils étaient signés par le ministre, qui ne les regardait pas, parce qu'ils étaient contresignés par le chef de la chancellerie. M. Guizot maintenant fait supprimer le contreseing, et ses passeports ne seront signés que de lui; de cette façon, il y fera attention.
13. — J'ai été ce soir chez le Roi, qui est toujours poli pour moi; mais je ne jouirai jamais de sa faveur. Le Roi est rancunier; il ne me pardonnera jamais mon discours et mon vote contre les fortifications de Paris. Il a causé longtemps avec lord Howden, nommé ministre d'Angleterre au Brésil, et qui va d'abord à Buenos-Ayres et à Montevideo pour tâcher, au nom de la France et de l'Angleterre, de rétablir la paix en ce pays. Lord Howden est bien vieilli; ce n"est plus le brillant Caradoc qui s'est fait épouser par la princesse Bagration.
16. — Le bœuf gras Monte Cristo (car il est convenu maintenant qu'on lui donne le nom du roman dont on a le plus parlé dans l'année) s'est promené, malgré une pluie battante, de sorte qu'on n'a pas pu jouir de son brillant cortège, qui a été fort saucé.
17. — Mme Emile de Girardin reçoit les mercredis; il y a assez de monde. M. Emile de Girardin ne laisse pas comme propriétaire et rédacteur de la Presse d'avoir de l'influence. Le chef d'escadron Ambert causait avec M. de Gondrecourt, capitaine adjudant-major au 42" de chasseurs, qui rédige des
feuilletons pour la Quotidienne. C'est M. Ambert qui rédige le bulletin militaire de la Presse. M. de Lamartine s'y trouvait. Mme Gay, mère de Mme de Girardin, toujours fort spirituelle malgré son grand âge, se conserve à merveille.
27. — Il y a eu un beau concert chez M. le duc de Nemours; les hommes étaient en uniforme. J'y ai été en culotte blanche, en bas de soie et en souliers à boucles, ce que M. le duc de Nemours veut rétablir. Cela avait toujours lieu à la cour avant 4830; on n'allait pas autrement le soir chez le Roi.
8 mars. — J'ai dîné chez le comte Roy, qui soutient fort bien ses quatre-vingt-trois ans. J'ai été de là chez le Roi. La santé de Sa Majesté est excellente et sa mémoire étonnante. Je lui disais que j'étais depuis quatorze ans sur les Pyrénées : « Oui, a repris Sa Majesté, quand vous m'écriviez : « Le capi- « taine Changarnier (aujourd'hui lieutenant général) me mande <i de Saint-Laurent de Cerdans... » Le Roi se faisait présenter mes rapports au ministre de la guerre sur l'Espagne.
J'ai été ensuite chez le banquier Benoît Fould, député fort riche. Ce Juif est très capable en affaires; sa femme est polie. Il y a chez eux un luxe incroyable dans les meubles et les dorures. Les dessins des étoffes ont été faits exprès à Lyon, La maison est petite, mais l'or, les tapisseries et les étoffes rares y sont entassés. Partout il y avait des fleurs naturelles et rares. C'est là l'aristocratie de l'époque.
18. — Séance à l'Académie; elle a lieu tous les jeudis. M. Victor Hugo a pris à tâche depuis quelque temps de développer les principes les plus subversifs. Il va jusqu'à prétendre que les choix de l'Académie n'en seraient pas moins bons, quand le Roi ne les approuverait pas; que toutes ces vieilles règles doivent être considérées comme abolies. Il faut avoir un jugement aussi faux que le sien pour ne pas voir que, les statuts de l'Académie détruits, elle le serait elle-même. M. de Vigny est le seul qui le soutienne dans ses principes révolutionnaires.
21. — Mlle Mars, actrice du Théâtre-Français, est morte aujourd'hui; elle était née à Paris le 9 février 4779, elle était fille de Monvel, sociétaire de la Comédie-Française, et de